Michela MarzanoSelon Michela Marzano, philosophe et auteur d’« Extension du domaine de la manipulation », l’entreprise berne le salarié en lui promettant le bonheur. Lu sur Le Point :

Michela Marzano : Dans une société individualiste, à l’intérieur de laquelle chacun est censé avoir la possibilité de s’épanouir, le travail est présenté comme la clé de voûte du système. C’est un peu comme si, grâce au travail, tout devenait possible : le succès, la réalisation de soi, le bonheur… Bien sûr, le travail est une valeur essentielle de la vie, une activité à travers laquelle on peut exprimer certains aspects de sa personnalité, mais il ne saurait être l’unique valeur. S’il n’y a rien en dehors du travail, le sens de la vie s’appauvrit.

Vous êtes donc logiquement opposée au travail le dimanche ?

Je crois à la différenciation du temps, qui ne saurait être un temps toujours plein, actif, productif. Le dimanche ne doit pas entrer dans le cercle de la production-consommation. Dans « Condition de l’homme moderne » (1958), Hannah Arendt distingue l’œuvre, l’action et le travail. Alors que l’action prend fin quand une œuvre est achevée, le travail tourne sans cesse et, parfois, ne conduit nulle part. Pour que celui-ci puisse avoir du sens, il faut prendre le temps de contempler le fruit de son action. Mais pour cela il faut pouvoir s’arrêter : avoir le temps de prendre de la distance, non seulement pour se « ressourcer », mais aussi pour créer autre chose que du profit. Car le travail ne crée pas de liens intersubjectifs, l’autre n’y existe que dans le concept d’utilité. Il faut travailler, certes, mais aussi aimer, avoir une vie de famille, car là se réalise une partie de son lien avec l’autre, hors du profit.

Qui est à l’origine de cette sacralisation du travail ?

Le discours managérial, qui envahit tout, même les sphères les plus intimes. Le management est devenu une pratique du social capable de forger une conception et une idéologie de la société. En témoigne le sarkozysme, adorateur de ce « miracle du travail ». Sa rhétorique instrumentalise le besoin d’épanouissement personnel inhérent à chaque individu en identifiant son équilibre personnel au développement des compétences utilisées par les entreprises. Soyons clair : oui, le travail permet un accomplissement de soi, mais l’individu ne doit pas devenir esclave de son activité.

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