Jusqu’où se donner dans son travail ?


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Avec les technologies de communication, le travail, si l’on n’y prend pas garde, peut envahir toute la vie privée. Comment ne pas tomber dans ce piège ? Quelles règles de vie, quelles limites poser ? La réponse du P. Bernard Bougon, avec « Croire aujourd’hui ».

C’est l’été. Hervé, cadre de banque, profite de quinze jours de vacances. Un matin, il s’élance, avec une de ses filles, sur une via ferrata (parcours d’escalade tout préparé) particulièrement longue. C’est elle qui raconte : « Au milieu du parcours, sonnerie ! Papa a fait un rapide rétablissement et cramponné d’une main, cent mètres au-dessus du vide, il a sorti son « blackberry ». C’était un de ses clients avec qui il a eu une longue conversation…». Elle ajoute, avec malice : « J’imagine le « blackberry » lui échappant des mains et s’écrasant en bas sur les rochers… ». Écoutant ce récit, Hervé commente sobrement : « C’était important ! ». En aparté, l’épouse de Hervé s’écrie : « Depuis qu’il a cet appareil, c’est infernal ! » De son côté, à l’occasion d’un temps de relecture, Guy, marié et père de trois enfants, fait amende honorable : « Pour me faciliter le management de trente-cinq collaborateurs, mon entreprise m’a “offert” un blackberry. Un signe extérieur de richesse et de pouvoir ! Mais, très vite, le temps du travail allait insidieusement empiéter sur le temps familial, parfois jusque sous la couette ! En guise de livre de chevet, je commençais à répondre à des courriels. Je n’entendais plus les paroles que ma femme m’adressait, comme s’il s’agissait de courriels que je ne recevais plus : “Destinataire absent” ! Sans m’en rendre compte, je jugeais de mon efficacité au nombre de messages traités, je voulais répondre à tout. Je traitais des courriels avant d’éteindre la lumière ou pour occuper quelques insomnies. Un soir, ma femme me demanda : “Tu fais quoi ? ” Ce fut un choc. L’urgence évoquée en réponse était fausse. Ce soir-là, la tête sur l’oreiller, alors qu’elle commençait à s’endormir, je me suis demandé si je vivais avec mon entreprise ou avec celle que j’avais choisie ! Avec qui allais-je dorénavant m’endormir ? Mon « blackberry » ou mon épouse ? ».

Sous le masque de l’urgence

De bien des manières, et pas seulement en raison du développement des outils de communication ou de celui des relations internationales de travail, les personnes sont à la fois poussées à et tentées de se consacrer toujours un peu plus à leur profession. Les justifications s’avancent sous le masque de l’urgence ou de la nécessité. Mais des raisons subjectives, complexes et plus cachées, comme le laisse entendre Guy, contribuent à cette « servitude volontaire ». La foi juive, où le strict respect du repos du sabbat interdit tout ce qui pourrait ressembler à un travail, offre un garde-fou hebdomadaire a minima. En revanche, le commandement de l’Eglise sur le repos dominical, aujourd’hui largement battu en brèche dans notre organisation sociale, n’a jamais eu la même force d’obligation que la loi juive sur le sabbat. Peut-être est-ce dû au changement de point de vue apporté par le Christ Jésus rappelant, dans les évangiles, que les exigences de la solidarité humaine et de la charité fraternelle l’emportent sur celles du sabbat (cf. Marc 2, 23-28), ou qu’à l’image du Père il travaille sans cesse (Jean 5, 17), nous invitant en quelque façon à nous inspirer, nous aussi, de cette parole. Alors, jusqu’où se donner dans son travail ?… Il n’y a pas de limite au don de soi. Bien souvent, les jeunes professionnels sont les premiers à l’éprouver car premières victimes d’injonctions managériales du genre : « Toutes vos forces, tout votre temps, toutes vos pensées iront à notre réussite et à notre travail. Tant pis pour le reste… »

Des repères disponibles

Interprétant l’Evangile, la pensée sociale de l’Eglise nous propose des repères. Rappelons-les succinctement. Tout d’abord, un principe de base : « Tout sur terre doit être ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet », énonce le second concile du Vatican (Gaudium et Spes, § 12), puisant dans la Bible » sa conception de l’homme. Selon cette dernière, l’homme est un être créé par Dieu et sauvé par Jésus-Christ dont la raison d’être ultime est de louer, respecter et servir son Créateur. Et le travail, vocation générale de tout homme, l’associe à l’oeuvre du Créateur (Genèse 2, 4-15). La pensée sociale de l’Eglise approfondit cette notion de travail : il est cette activité où l’homme (ou la femme) se procure le pain quotidien permettant de faire vivre une famille, contribue au progrès des sciences et des techniques, et surtout participe à l’élévation culturelle et morale de la société dans laquelle il vit en communauté avec ses frères (Laborem exercens, introduction). «Plus que jamais aujourd’hui, travailler, c’est travailler avec les autres et pour les autres : c’est faire quelque chose pour quelqu’un » (Jean Paul II, Centesimus annus, 31-32). Le travail constitue donc une dimension fondamentale de l’existence de l’homme sur la terre, mais est soumis à quelques principes de discernement. Nous les résumons ainsi :
– Le but du travail est l’homme lui-même (Compendium n° 272). Aucun travail ne saurait être le but d’une vie, ni ne doit enfermer la personne dans l’inquiétude ou l’angoisse (Matthieu 6, 25.31-34).
– Le repos est un droit, affirmait Jean Paul II (Laborem exercens 19). Plus encore, les hommes doivent jouir d’un repos et d’un temps libre suffisants pour pouvoir s’occuper de leur vie familiale, culturelle, sociale et religieuse. Les autorités publiques ont le devoir de veiller à ce que les citoyens n’en soient pas privés, et les employeurs ont la même obligation vis-à-vis de leurs employés (Compendium n° 284-285).
Ces principes de discernement assez clairs laissent chacun décider en conscience des équilibres nécessaires. Suivons à nouveau Guy dans sa relecture de vie.

Une conversion exigeante

Peu après, rapporte Guy, alors que je conseillais un dirigeant d’entreprise dont, en apparence, le temps consacré à sa famille se réduisait comme une peau de chagrin, cette question m’a échappé : “Qui est votre premier client ? ”. Il m’a répondu avec le nom d’un de ses clients, ne s’attendant pas à ma seconde question tout aussi spontanée : “Et votre épouse ? ”. Mais agir en priorité pour “son premier client” s’appliquait à moi aussi. Je repensais à mon « blackberry », devenu mon premier client ! Etait-il possible de me sevrer ? J’ai compris qu’il fallait me dégager d’un premier piège : celui de recevoir mon numéro de portable personnel sur mon « blackberry ». J’ai donc choisi d’avoir un autre téléphone portable personnel. J’ai aussi réorganisé ma boîte courrier pour ne répondre qu’aux seuls courriels qui m’étaient directement destinés. Mais il me fallait aller plus loin et remettre en cause ma gestion du temps. Car je ne définissais plus à l’avance les moments que je consacrais à telle tâche ou à telle personne. Il me semble qu’aujourd’hui plus que hier, les plages horaires sont un enjeu de discernement individuel et en couple. Pour moi, au travail comme à la maison, une rééducation s’imposait. Etait-il possible, au bureau, de n’ouvrir ma boîte courriel que dix minutes le matin pour identifier les urgences, puis de travailler “hors connexion” jusqu’à midi ? Et pourquoi ne pas faire de même certains après-midi et ne répondre aux courriels qu’entre 17 heures et 19 heures ? » Au bout d’un an, ayant mis en oeuvre et tenu ces décisions, Guy constate que la place consacrée à la réflexion a repris le pas sur l’efficacité du traitement de l’information. Il ajoute : « Je considère aujourd’hui que les temps d’échange avec ma femme sur nos activités professionnelles font partie du temps de travail. Nous nous retrouvons régulièrement à déjeuner avec notre premier client ! Par chance, nous sommes chacun le premier client de l’autre, et nous partageons l’addition ! » Les décisions pratiques prises par Guy sont les siennes. D’autres auront à en prendre de différentes, en fonction de leurs priorités et des équilibres à trouver : vie familiale à fonder ou à assurer, santé psychique et morale, vie amicale à entretenir, développement de ses violons d’Ingres, vie de foi à nourrir… Mais, même si ces choix ne relèvent que de nos consciences, nous n’aurons pas la force de les tenir face aux pressions contraires. C’est pourquoi, il faut savoir les mûrir et les partager avec d’autres. Moins que jamais, on ne saurait être chrétien seul. C’est ainsi que se construit, au long des jours, une vie spirituelle chrétienne.

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