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Le sénat adopte la loi Mallié : « si on continue on est là jusqu’à dimanche… »
Posté par David dans Actualité politique le 26 juillet 2009
Lu sur Liberté Politique sous la plume de Hélène Bodenez :
Après une longue bataille de retardement, le Parlement a finalement adopté le texte sur le travail du dimanche, jeudi 23 juillet. Une « loi d’exceptions » ambiguë, votée sans enthousiasme. La balle est désormais dans le camp du Conseil constitutionnel.
Le Sénat sert-il à quelque chose ? « Vote conforme », sans amendements, avait-on exigé en haut lieu. 165 voix pour, 159 contre. « Vote bloqué » où tout a été « joué d’avance » et auquel il a manqué en définitive six voix… six pauvres voix. Ce qui s’est déroulé et achevé en cette nuit du 23 juillet lors de l’examen de la proposition de loi Mallié est plus qu’une discipline. Ce vote rapide, sans bruit, de nuit, a transformé le Sénat en « une sorte de bande de suiveurs » selon les mots fleuris du très pittoresque député Fortassin, lui qui avait essayé de dire « stop » au gouvernement parce que celui-ci n’avait proposé aux sénateurs que des « conneries ».
Six malheureuses voix
L’éclipse fascinante du jour, visible en Orient, se sera prolongée symboliquement plus noire que jamais en Occident ; elle aura révélé comment la lumière des arguments a été systématiquement voilée par l’idéologie. Beaucoup dans l’hémicycle en étaient de fait persuadés. Et cependant, le texte si contesté aura eu raison du dimanche en France et de son modèle social. Il l’aura livré non pour trente deniers mais aux six voix lâches et molles qui n’ont pas eu le courage de s’opposer. La solidarité s’est muée en inconditionnalité bête. Six malheureuses voix !
Il est des tournants inattendus dans un débat parlementaire, et ceux à propos de la vocation du Sénat qui ont émaillé l’examen de la proposition de loi Mallié IV sont lourds d’enseignements. Si la succession des amendements expliqués puis mis aux voix pouvait avoir l’apparence d’un dialogue démocratique sous les ors et les lambris de la Chambre pourpre, entre une majorité muette et une opposition sur le pont, tout cela ne restera qu’au stade de l’impression. Les litanies d’arguments de l’opposition faisant pourtant tous assaut d’intelligence mais ayant tous été repoussés lamentablement n’auront été que dialogue de sourds.
Le spectateur assidu, écoutant ébahi leurs réponses embarrassées, aura vécu en direct le rejet bétonné des amendements par le ministre Xavier Darcos et le rapporteur Isabelle Debré ; il en fallait de l’obsession ! Le citoyen témoin souffre chaque minute davantage tout au long de ces quatre-vingts heures de débat : plus qu’une frustration, un vrai déni démocratique. Rien n’y a fait : ni la conviction haute d’un Lardeux ou d’une Hermange, ni le charisme théâtral et la fougue jusqu’auboutiste d’un Desessard, pas davantage l’humanisme émouvant d’une Le Texier ou la colère sourde d’une Annie David et de l’impassible Isabelle Pasquet. Chapeau bas, Mesdames qui n’avez rien lâché dans ces discussions et explications vaines des articles et des amendements. Travail épuisant mais pourtant si juste, qui aura été nié jusqu’à la fin pour un débat à sens unique d’une proposition de loi « inique et cynique ».
L’incompréhension fut totale : un gouvernement persuadé de n’apporter que de petits ajustements et des simplifications indispensables à des situations particulières, d’apporter pragmatisme et bon sens, opposition voyant à juste titre plus loin une grande dérégularisation, ce avec quoi nous sommes d’accord. Six voix… six pauvres voix !
On nous aura fait « avaler des ficelles grosses comme des cordes de navire », pris « pour des attardés mentaux »… Oui, ce vote en plein cœur de l’été, en procédure accélérée d’une session extraordinaire n’annonce pas, c’est évident désormais, une réforme du Président mais bien une mutation profonde voulue par les puissances qui le soutiennent. Oui, cette proposition de loi, et non un projet de loi gouvernemental, voulue par le président de la République « caché sous le masque d’un parlementaire prête-nom », permettant d’aller vite et de faire l’économie du Conseil d’État – et tant pis si le texte est mal écrit et non conforme – révèle les mœurs politiques qui nous attendent. Elles s’annoncent peu dignes de la hauteur des deux Assemblées de notre pays.
Tout cela a été dit, notamment dans les rappels répétés à un retour à la vraie vocation du sénat, autant de tournants dont je parlais plus haut et qui n’ont à aucun moment été pris. Un Sénat « innovant », « plus reconnu », qui ferait place à la « bataille des idées » n’est plus. Les propos de Gérard Larcher lui-même sont depuis cette nuit caduques, mais qui s’en étonnera ? Dans cette fatale nuit du 23 juillet à deux heures du matin, le Sénat s’est renié. La dénaturation humiliante du débat parlementaire a été très profondément sentie par tous en conclusion, Sénat qui a été obligé pour « souscrire à la religion du vote conforme », de souscrire auparavant à « la dévotion du vote accéléré ». Six malheureuses voix !
Le travail du dimanche, c’est pour les autres
Il a fallu en finir vite, et pour cela se taire et laisser l’opposition se répandre. Lassitude il y a même eu avec ces « votes répétitifs et monolithiques », avec un ministre et un rapporteur évacuant les réponses ou répétant « avec désinvolture » qu’ils avaient déjà répondu. L’impatience au cœur de ce débat aberrant s’est fait souvent jour et le « si ça continue on est là jusqu’à dimanche… » marquera symboliquement de son sceau les comptes-rendus, preuve dérisoire que nos sénateurs n’ont pas envie, quant à eux, de travailler le dimanche. Le travail du dimanche, c’est pour les autres, c’est pour les pauvres. La lassitude des sénateurs de la majorité était bien compréhensible puisque, animés d’aucune conviction, d’aucun questionnement, asthéniques, ils ont été réduits des heures durant à ne lever que « mécaniquement les bras », ils n’étaient là en nombre que pour refuser, aux ordres, tout amendement. Six malheureuses voix !
Il s’en est pourtant trouvé pour refuser l’humiliation. André Lardeux a été l’un des rares de la majorité à faire briller sa conviction, sa différence :
« Et je refuse que la seule lumière qu’émet notre société s’apparente à l’enseigne lumineuse d’une galerie marchande ! Le risque est grand que le message de notre société se résume à une injonction à consommer ; injonction, a dit un philosophe, porteuse de notre propre vide. Nous serons alors prisonniers d’une rationalité à courte vue, qui valorise l’immédiateté, et dissout les structures de médiation, telle la famille. Les corps intermédiaires, déjà, sont gagnés par ce mouvement qui atteindra, j’en prends le pari, l’État lui-même. Notre société a besoin d’un supplément d’âme, et non de régulation marchande et d’argent. Avec le triomphe de l’individualisme absolutisé, nous deviendrons des sans domicile fixe au plan moral. Notre société, je le crois, a tout simplement besoin d’un peu d’humanité. »
« Ô Fabricius! qu’eût pensé votre grande âme »…
Lettre pastorale de Mgr Charles-Emile Freppel, évêque d’Angers (1869-1891), sur le Dimanche
Il fut un temps où les évêques français s’engageaient franchement au service du Bien Commun de leur pays.
Nous vous laissons savourer ces quelques pages :
La sanctification du Dimanche est l’un des devoirs les plus graves et les plus importants de la vie chrétienne. Sans l’observation du repos dominical, c’en est fait de la foi et des mœurs.
Là où le troisième commandement de Dieu est méconnu et foulé aux pieds, toute religion disparaît, et par une conséquence nécessaire, il ne reste plus debout aucune notion, ni aucun sentiment de moralité.
C’est la rupture complète des liens qui unissent la créature à son Créateur. En refusant de rendre à Dieu l’hommage qui lui est dû comme au souverain Seigneur de toutes choses, l’homme s’abaisse au rang des animaux sans raison ; il végète comme eux, absorbé par les besoins de la vie matérielle, sans qu’un mobile supérieur vienne imprimer à son existence une direction plus élevée. La culture de l’âme, c’est-à-dire de la meilleure partie de nous-mêmes, devient impossible du moment qu’il n’y a plus ni trêve, ni répit dans une activité consacrée tout entière aux biens et aux jouissances de la terre.
Pour se maintenir à la hauteur de sa nature et de ses destinées, l’homme a besoin par intervalle de rentrer en lui-même, de se recueillir devant Dieu, de réfléchir à ses devoirs et à ses fins dernières. Sans ce retour périodique des graves pensées de la foi et des actes de piété que la religion commande, tout se rapetisse, tout se rétrécit, tout se matérialise en quelque sorte : ni dans l’intelligence, ni dans le cœur, il n’y a plus de place pour rien de ce qui est pur, noble et divin.
Alors, on voit apparaître dans nos campagnes ce type avili d’une civilisation en déclin, cet homme déchu de ses grandeurs chrétiennes, qui, le jour du Seigneur et à l’heure même où ses frères, réunis dans le temple élèvent leur âme vers le ciel, est là, couché sur une motte de terre, poussant devant lui ses bêtes de somme, plus abaissé qu’elles-mêmes, parce qu’il est descendu d’autant plus bas qu’il est tombé de plus haut, et que loin d’ignorer ce qu’il doit à Dieu, il aggrave sa révolte du poids de sa raison.
Il n’est pas rare de voir des villages où le jour du Seigneur ne diffère presque point des autres, où, comme le reste de la semaine, l’on continue, le Dimanche, à bâtir des maisons, à cultiver les champs, à faire les récoltes, à exercer tous les métiers.
Ce triste spectacle se reproduit également dans certaines villes où les magasins restent ouverts pour l’achat des marchandises de luxe, des objets les moins nécessaires à la vie et dont l’acquisition pourrait si facilement se remettre à un autre jour.
Et qu’en résulte-t-il ? La désertion des offices, l’abandon des sacrements, l’oubli du devoir, l’ignorance des vérités de la foi, en un mot l’affaiblissement sinon l’extinction complète de la vie religieuse et morale. C’est à ce signe infaillible que l’on reconnaît l’état d’une paroisse : là où le précepte du repos dominical est observé, la foi reste debout et les vertus chrétiennes se conservent dans leur intégrité, tandis que le mépris de cette loi capitale entraîne inévitablement la ruine des croyances et des mœurs. Le travail du Dimanche est l’une des grandes plaies qui affligent nos villes et nos campagnes. Tous, nous devons travailler dans la mesure de nos forces à la faire disparaître. Trop longtemps l’on a pu dire, hélas ! Avec trop grande vérité de la France qu’elle est la seule nation chrétienne où la loi du Dimanche soit ouvertement violée ; et ce fait lamentable n’est pas l’une des moindres causes qui aient porté atteinte à la réputation du pays. Il n’est pas besoin de bien longues considérations pour se convaincre que la loi du Dimanche est aussi raisonnable dans son principe qu’elle est salutaire dans ses conséquences.
I
C’est un principe de la raison non moins qu’une vérité de foi, que l’homme doive à Dieu un culte d’adoration et de reconnaissance, comme à son Créateur et à son souverain Maître : culte extérieur, car, nos actes n’ont de valeur morale qu’autant qu’ils procèdent de l’intelligence et de la volonté ; culte extérieur, car l’homme, étant composé d’un corps et d’une âme doit manifester au dehors les sentiments qui l’animent envers son Seigneur et son Père ; culte public et social, car, l’homme est fait pour vivre en société, et par conséquent c’est en union avec ses semblables et par un hommage collectif qu’il doit rendre à la Divinité l’honneur qui lui revient. Ainsi l’ont compris et pratiqué tous les peuples de la terre : toujours et partout nous voyons les hommes se réunir pour prier en commun, chanter les louanges de Dieu et adorer son saint nom. Voilà une vérité incontestable. Elle est aussi certaine que l’existence même de Dieu. Mais, si en raison même de sa nature d’être intelligent et libre, l’homme doit à Dieu un culte à la fois intérieur et extérieur, public et social, ajoutons de suite qu’il appartient à Dieu seul de déterminer la forme et les conditions du culte qu’Il est en droit d’exiger de ses créatures.
Car nous sommes par rapport à Lui dans un état de dépendance absolue. C’est pourquoi dès l’origine du monde, Dieu ayant voulu partager les jours par des semaines, choisit le septième pour être particulièrement sanctifié et consacré à son service : « Dieu, dit les saints livres, bénit le septième jour et le sanctifia, parce qu’il s’était reposé en ce jour de tous ses ouvrages. »
Promulguée sur le berceau même du genre humain, cette loi primitive du repos et de la sanctification du septième jour se conserva dans la mémoire et dans la pratique des familles patriarcales ; et quand, plus tard, au sommet du Sinaï, Dieu transmit à Moïse les commandements de la loi écrite, il renouvela en ces termes le précepte des anciens jours : « Souviens-toi de sanctifier le jour du repos. Tu travailleras six jours, etc… » (reste du texte… Exode XX)
Vous l’entendez, l’institution du repos et de la sanctification du septième jour se rattache à l’œuvre même de la Création du monde, dont elle est le mémorial à jamais ineffaçable ; et voilà ce qui donne à cette loi sa haute signification avec sa gravité exceptionnelle et unique. Dieu nous demande l’observation de ce précepte comme l’acte propre et distinctif par lequel nous confessons notre dépendance et sa souveraineté. C’est l’hommage essentiel de la Créature raisonnable à son Créateur ; la reconnaissance publique des droits que Dieu s’est acquis sur nous en nous donnant l’existence et la vie. Lui refuser ce témoignage de notre sujétion, profaner le jour qu’Il a sanctifié en mémoire de l’accomplissement de son Œuvre, c’est rompre violemment le lien qui nous unit à l’Auteur de toutes choses, c’est méconnaître son domaine suprême sur le monde sorti de ses mains, c’est répondre à sa puissance et à sa bonté créatrices par la révolte et l’ingratitude.
Et quoi ! Le Maître absolu du temps et de l’espace donne à sa créature l’espace et le temps ; il fait succéder pour elle les jours, les semaines, les mois, les années ; puis, en retour de ces libéralités, Il ne lui demande par intervalles qu’une faible portion de ce temps qu’Il lui distribue dans une si large mesure ; et au lieu de témoigner sa reconnaissance pour un tel bienfait, l’homme refuserait de prélever sur la durée de cette existence qu’il tient de la Bonté divine, la part que son Créateur s’est réservée pour la prière, l’adoration, la louange et l’action de grâce !…
Un tel refus ne serait-il pas le comble de la déraison ? Et s’il était réfléchi, obstiné, ne faudrait-il pas y voir la négation même de Dieu. Contemporaine de la création dont elle est destinée à perpétuer le souvenir, en ramenant sur nos lèvres, au jour marqué, l’hymne de l’adoration et de l’amour, la Loi divine du repos est aussi ancienne que la loi divine du travail.
Pour indiquer le rapport intime qui existe entre elles, Dieu ne les sépare pas l’une de l’autre ; Il les comprend toutes deux sous un seul et même précepte : « tu travailleras six jours de la semaine ; et tu te reposeras le septième. » Voilà le règlement divin de l’activité humaine. Oui, sans doute, la loi du travail est une loi sainte et sacrée : et ce n’est pas nous qui voudrions jamais nous détourner d’un devoir auquel nul ne peut se soustraire. Il est dit dans la Sainte Ecriture « que Dieu a placé l’homme sur la terre pour qu’il travaillât. »
Après avoir lancé dans l’espace le monde que nous habitons, le Créateur a daigné nous appeler à l’honneur de collaborer avec Lui dans l’achèvement de son œuvre. Non pas qu’Il n’ait disposé toutes choses avec nombre, poids et mesure, ni qu’il ne manque rien au plan et à l’ordonnance générale de l’univers ; mais en créant l’ensemble des êtres avec leurs lois et leurs propriétés, l’Ouvrier suprême n’a pas voulu se réserver à Lui seul la tâche de les conduire à leurs fins. Il s’est donné un aide en associant l’homme à ce travail de perfectionnement. Les semences et les germes de la vie seront répandus en tous lieux ; mais il faudra une main pour les faire éclore au soleil de la Providence. Les forces de la nature dormiront captives dans le sein des éléments jusqu’à ce qu’une intelligence armée d’un bras vienne les réveiller pour les mettre en jeu. Partout ce seront des matériaux qui demandent à être réunis et disposés par ordre ; des pierres d’attente pour un édifice futur. Après la nature, viendront l’industrie et l’art ; après la création, le travail. Telle est la loi de ce monde. Mais le travail incessant et continu n’est pas dans les conditions de la nature humaine. Voilà pourquoi, la loi divine du repos est corrélative à la loi divine du travail : l’une est aussi nécessaire que l’autre. En les combinant dans de sages proportions, le divin architecte a pris mesure sur nos forces physiques. Pour maintenir l’équilibre de toute notre existence, Il a déterminé le point où la fatigue deviendrait l’épuisement, et de même que dans sa prévoyante bonté, Il fait succéder le repos de chaque nuit au travail de chaque jour, ainsi a-t-Il jugé indispensable de réparer la dépense habituelle de nos forces par le retour périodique d’une journée entière de relâche. Il a réglé toutes choses en harmonie avec la constitution même de l’homme, lui distribuant sa tâche selon ses besoins et ses véritables intérêts.
II
Admirable disposition de la divine Providence ! Ses commandements sont autant de bienfaits, et c’est dans la soumission à ses ordres que nous trouvons tout à la fois le bien-être du corps et le profit de l’âme.
Oui de l’âme, car, le repos dominical a été institué pour maintenir la santé de l’âme non moins que pour réparer les forces du corps. Il a été dit à l’homme : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. » Et voilà pourquoi vous travaillez pendant six jours de la semaine, afin de pourvoir à votre subsistance et à celles de vos familles. Mais au milieu des soins nécessaires que vous accordez aux intérêts du corps, ne négligez pas la haute partie de vous-mêmes, celle qui domine tout le reste et à laquelle se rattachent vos destinées éternelles. Car, « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Notre vrai titre de supériorité sur tout ce qui nous entoure, c’est que par derrière cette enveloppe fragile qu’un rien déchire, dissout, fait tomber en poussière, il y a ce qui prête la vie à une matière inerte et passive, il y a ce qui franchit l’espace, brave la durée, triomphe de la mort, il y a la pensée qui oblige l’univers tout entier à se réfléchir en elle, il y a le sentiment qui embrasse l’infini dans sa capacité, il y a la volonté avec sa libre énergie, il y a l’âme, en un mot, l’âme faite à l’image de Dieu, dont elle exprime les traits, respire la noblesse, reproduit la beauté. C’est cette âme qu’il faut cultiver avant tout, cette âme qu’il s’agit de préparer à sa vocation divine par la foi, par l’espérance, par la charité, par tout ce qui peut la rattacher à Dieu, son principe et sa fin. Or, le jour du seigneur est le jour de la culture des âmes.
En vérité, est-ce trop d’un jour par semaine pour vous occuper d’un ordre de choses qui constitue l’affaire capitale de votre vie ? Vous êtes là, pendant six jours, appliqués les uns, au travail des champs, les autres aux détails leur négoce, ceux-ci à l’exercice de leur métier, ceux-là aux calculs de leur industrie, tous plus ou moins, au mouvement de leurs affaires ; à la bonne heure : en agissant de la sorte, vous remplissez la volonté de Dieu qui a imposé à toute l’humanité la loi du travail. Mais est-ce là tout l’homme ? N’avez-vous pas d’autres intérêts, ni d’autres aspirations ? Et quoi : vous resteriez plongés toute la semaine dans des préoccupations terrestres, et il n’y aurait pas un jour pour élever vos regards au-dessus de cet horizon fini ; un jour pour détacher votre âme des choses d’ici-bas et lui laisser prendre son vol vers des régions plus hautes, un jour pour vous retrouver en face de vous-mêmes avec la conscience de vos devoirs et de vos destinées futures, un jour pour nourrir votre esprit du pain de la vérité, un jour pour vous retremper aux sources de la grandeur et de la dignité morales, un jour pour entrer en communion avec tout ce qu’il y de pur, de noble, de saint sur la terre, un seul jour enfin pour vous réunir à vos frères, dans l’assemblée de la foi et de la charité, sous les yeux de notre Père qui est au ciel ! Non cela n’est pas possible, notre âme mérite d’être cultivée plus encore que vos champs ; et ce n’est pas trop d’un jour par semaine pour consacrer vos efforts à cette œuvre la plus haute et la plus importante de toutes.
Voilà pourquoi ce jour unique nous apparaît marqué d’un sceau divin ! Il est par excellence le jour de l’âme ; le jour de ses joies et de ses élévations. Dieu et l’Eglise ont concentré sur ce jour béni tous les grands souvenirs et toutes les grandes leçons de la foi. Ce n’est plus seulement au Dieu créateur que nous, chrétiens, nous devons rendre hommage en consacrant à son service le jour qu’il s’est réservé, mais encore au Dieu Rédempteur et Sanctificateur de nos âmes. En le sanctifiant, vous faîtes acte d’adhésion à l’Evangile et à l’Eglise ; vous vous rangez avec les fils de l’adoption divine, vous prenez place parmi les héritiers du royaume des cieux ! Jugez par là, combien grave est le précepte de la sanctification du dimanche, à quel point il engage votre dignité d’homme et votre caractère de chrétien, puisqu’en l’observant vous affirmez tout l’ensemble de vos croyances et de vos devoirs, et qu’en le violant vous rasez de fait, sinon en paroles, tous les principes sur lesquels reposent votre foi et vos espérances.
Et qu’on ne me mette pas en regard de ce précepte si rigoureux les intérêts de l’agriculture, du commerce et de l’industrie. Ce sont là de vains prétextes pour se dispenser d’une loi qui au lieu d’entraver le progrès de la richesse publique, ne fait que l’assurer davantage. Est-ce que les nations chrétiennes où le repos dominical est strictement observé, n’ont jamais souffert d’une interruption commandée par la nature, non moins que par la religion ?
N’est-ce pas précisément l’Angleterre qui tient la tête du mouvement industriel et commercial, elle qui a eu la bonne fortune de garder fidèlement sur ce point, les traditions de son passé catholique. La fermeture absolue de ses magasins, de ses entrepôts et de ses usines, le saint jour du Dimanche, empêchera-t-elle la ville de Londres d’être la plus riche et la plus commerçante du monde ? Y a-t-il en Europe des terres mieux cultivées et d’un rendement plus considérable que celles du Hanovre, de la Saxe et de la Bohême, où le travail du dimanche est totalement inconnu ? Et pour nous en tenir à la France, l’Alsace, où une pareille profanation serait repoussée avec horreur, n’a-t-elle pas constamment figuré parmi nos provinces les plus avancées pour la culture des champs et pour les progrès de l’industrie ? Qu’on ne vienne donc pas imaginer des prétextes qui s’évanouissent au regard de la raison et devant les données les plus incontestables de l’expérience.
Non, ne le croyez pas, la violation de la loi du Dimanche n’a jamais enrichi personne. Il peut y avoir là un profit apparent, une source de gain momentané ; mais Dieu, qui a béni le septième jour, refuse sa bénédiction aux œuvres qui s’y font contre sa volonté souveraine. Non, l’on ne gagne jamais rien à transgresser la loi divine. Dieu retrouve tôt ou tard ceux qui foulent aux pieds ses préceptes, et il les punit précisément par où ils ont péché, dans les intérêts mêmes auxquels ils ont sacrifié leur foi. Il les punit dans des revers imprévus qui viennent renverser en un clin d’œil l’édifice d’une fortune assise sur la violation de sa loi. Il les punit dans les prodigalités d’un fils qui dissipe follement l’héritage paternel. Il les punit dans les fléaux que sa main déchaîne quand la mesure de l’iniquité est arrivée à son comble ; et si le châtiment ne suit pas toujours la faute dès ce monde, il viendra un jour où les menaces de la Justice divine recevront leur inévitable effet. Car, la profanation habituelle du Dimanche est l’atteinte la plus directe à l’autorité de Dieu, c’est la rupture ouverte et complète de tout commerce entre le Créateur et sa créature, et ce serait la ruine même de la Religion, si cette plaie funeste tendait à se généraliser. Aussi, est-ce par ce moyen-là que l’impiété espère triompher de la foi des peuples ; et chaque fois qu’elle a voulu porter à la Religion un coup mortel, elle s’est écriée comme les révolutionnaires du siècle dernier : « Faisons cesser sur la terre toutes les fêtes de Dieu. » – « Quiescere faciamus omne dies festus dei a terra » (Ps. LXXVIII, 9)
C’est dans votre intérêt que nous insistons sur l’observation de cette loi. S’astreindre à un travail continuel, sans relâche, n’est-ce pas là une vraie servitude aussi préjudiciable à la santé du corps qu’aux intérêts de l’âme. Pourquoi donc ne pas réserver pour les autres jours de la semaine la vente ou l’achat de marchandises qui ne sont pas nécessaires à l’entretien de la vie ? Et en quoi les intérêts de personne se trouveraient-ils lésés, parce qu’on choisirait un jour différent du dimanche pour se procurer les mêmes objets ? Il ne suffit pas de remplir son devoir propre et personnel, encore faut-il ne pas mettre son prochain dans l’impossibilité d’accomplir le sien ; et l’on charge sa conscience non seulement par les fautes que l’on commet soi-même, mais aussi par celles que l’on fait commettre aux autres.
Que le jour du Seigneur soit donc pour vous tous, le jour du repos sanctifié par la prière et les bonnes œuvres. Ainsi nous préparerons-nous à entrer un jour dans ce repos de Dieu, dont le Dimanche est la figure, et qui devra être la récompense éternelle de notre foi.
Oui ; se reposer en Dieu, avec la certitude d’une paix immuable ; le voir face à face, tel qu’Il est, sans ombre et sans voile ; contempler à découvert cette Vérité substantielle dont un simple reflet nous transporte ici-bas de joie et d’admiration ; aimer indéfiniment cette beauté parfaite dont toutes les magnificences de ce monde ne reproduisent qu’une faible image ; posséder à jamais le bien suprême sans crainte de le perdre, partager avec tout ce qu’il y a eu de plus saint, de plus noble, de plus pur sur la terre un bonheur qui ne connaîtra ni retour, ni vicissitude, vivre avec tout ce que renferme le ciel, les anges, les bienheureux, la sainte Vierge, Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint Esprit.
Voilà le jour du Seigneur ; sans nuit ni lendemain, le grand repos de l’Eternité, pendant lequel nous serons rassasiés de puissance, de grandeur et d’immortalité. Mais il ne sera donné, ce repos éternel qu’à ceux qui auront observé fidèlement le repos de chaque Dimanche et qui l’auront sanctifié. Amen. A monsieur le curé de Malétable (Orne.)