La profanation du Dimanche


Nous publions aujourd’hui la première partie d’une série de lettres publiées dans le livre :

 

La Profanation du Dimanche

Considérée au point de vue de la religion, de la société, de la famille, de la liberté, du bien-être, de la dignité humaine et de la santé

Par Monseigneur Jean-Joseph Gaume, Protonotaire apostolique Paris

Gaume frères et J. Duprey, éditeurs, 3, RUE DE L  ABBAYE

Rien n’est propre à matérialiser un peuple comme la profanation du dimanche. Un peuple matérialisé est un peuple fini.

Ière lettre : Raison et plan de cette correspondance

10 février

I

Monsieur et cher ami [1],

Pour répondre à vos désirs, je vous envoie quelques considérations sur la grande question, dont vous faites depuis longtemps l’objet d’une étude approfondie. Rien n’est plus digne, en effet, des Méditations d’un homme vraiment politique : la loi sacrée du repos hebdomadaire, étant le fondement de la Religion, est la sauvegarde des États. Aussi, vous avez mille fois raison de dire que si, en nos jours d’aberration, quelque chose avait le droit d’étonner, c’est assurément l’oubli général dans lequel on laisse un point de cette importance. Sans autre préambule, j’arrive à ma préface. Je la crois nécessaire ; mais, rassurez-vous, elle ne sera pas longue.

II

Vous le savez, cinq témoignages immortels appuient tous les dogmes catholiques : la parole de Dieu, qui les révèle ; le sang des martyrs, qui les confirme ; la haine des méchants, qui les attaque ; l’amour des bons, qui les défend ; le bonheur, qu’ils laissent à leur suite. Telle est, dans les temps ordinaires, la démonstration victorieuse de la foi. Cependant il arrive des époques de vertige où l’homme, emporté par l’orgueil, dominé par les sens, non seulement ferme les yeux pour ne point voir, et les oreilles pour ne point entendre ; mais encore essaye de tous les moyens, afin d’obscurcir la vérité qui l’importune. Pour ces jours néfastes, Dieu, réserve, en faveur de son œuvre, un dernier témoignage.

Semblable à la foudre, qui déchire l’épais nuage dont les vastes flancs interceptent les rayons du soleil, ce dernier argument dissipe toues les ténèbres amoncelées sur les intelligences. La vérité est montrée à l’homme comme elle lui fut montrée au sommet du Sinaï, à la lueur des éclairs et au bruit du tonnerre ; ou, comme au Calvaire, dans l’épouvante de l’humanité et dans l’ébranlement de toute la nature. Ce dernier argument de la Providence, ce sont les REVOLUTIONS.

À la suite de ces formidables ouragans, le sol, bouleversé et profondément entr’ouvert, laisse voir à nu les bases cachées des sociétés humaines. On aperçoit alors celles des grandes assises dont l’ébranlement a déterminé la catastrophe ; on découvre la mine qui est venue l’atteindre ; on comprend ce qu’il aurait fallu faire pour l’éventer, ce qu’il faut faire pour prévenir le retour de ces coupables attaques.

III

Depuis plus trois siècles, la Providence donne aux nations de l’Europe cette démonstration suprême. Pas un de nos dogmes dont la nécessité sociale ne soit aujourd’hui prouvée par une catastrophe. « La société est un fait divin ; le Symbole avec tous ses articles, le Décalogue avec tous ses préceptes, sans en excepter aucun, sont les conditions vitales des nations civilisées. » Voilà ce que disent les montagnes de ruines amoncelées sur le sol européen du nord au midi. Voilà aussi, et je me trouve heureux de le constater, ce qu’un vague instinct commence à faire pressentir aux hommes naguère les plus indifférents, pour ne pas dire les plus hostiles à la Révélation. Y revenir ou mourir, et cela sans délai, tel est le point actuel de la question dans l’Europe entière.

Les faciles développements de cette vérité m’entraîneraient trop loin. Le but de notre correspondance est d’appeler l’attention sur une de ces lois chrétiennes qui, elle aussi, est démontrée par des catastrophes. J’oserai même dire qu’ici la démonstration est plus complète et plus éclatante. En effet, si, en parlant de la nécessité des lois et des vérités catholiques, on pouvait admettre du plus et du moins, il serait manifeste que cette loi, plus que les autres, est indispensable à la société : j’ai nommé la loi de la sanctification du dimanche.

IV

La désastreuse influence de la violation du repos hebdomadaire, que je ne puis m’empêcher d’exprimer de nouveau mon douloureux étonnement de l’oubli profond dans lequel est restée cette cause essentielle de la maladie qui nous dévore. Pendant ces dernières années, une longue et noble lutte a été soutenue, par les catholiques de l’Europe entière, en faveur des libertés de l’Église, et par les catholiques de France en faveur de la liberté particulière de l’enseignement. La question est vitale, en effet. L’éducation, c’est l’empire ; car l’éducation, c’est l’homme. Qui d’entre nous ne l’a pas compris ?

Mais si l’éducation religieuse est nécessaire pour former des enfants chrétiens, n’oublions pas que la sanctification du dimanche peut seule assurer la persévérance de l’homme. Qu’au sortir des écoles catholiques les jeunes générations entrent dans un monde indifférent et antichrétien, elles ne tarderont pas, soyez-en sûr, à devenir elles-mêmes indifférentes et antichrétiennes. Or, toute nation qui ne respecte pas le jour sacré du repos et de la prière est une nation indifférente et antichrétienne, dont le contact est meurtrier pour les générations naissantes. Dès lors, tout espoir de salut disparaît : la société se condamne elle-même à une ruine inévitable.

V

D’ailleurs, toute illusion est désormais impossible. Nous touchons de la main à la plus grande catastrophe de l’histoire. Qu’on ne compte, pour la prévenir, ni sur le verbe humain, ni sur les gros bataillons. Si nous voulons être nous-mêmes nos sauveurs, nous ne sauverons rien, pas même un débris de ces biens matériels auxquels nous avons sacrifié tous les autres. Dieu seul, agissant dans la plénitude de sa miséricorde, peut nous retirer de l’abîme dans lequel nous sommes déjà à moitié plongés. Mais qui peut toucher en notre faveur son cœur paternel ? Une seule chose : le retour à lui.

Placés dans une situation moins grave que la nôtre, les peuples malades ne connurent jamais d’autre voie de salut : Ninive est un type immortel, un type obligé. Qui sait si ce n’est pas pour nous rappeler vivement l’exemple de la cité pénitente, que la Providence vient de nous envoyer ses gigantesques monuments ? Mais par où commencera le retour à Dieu, sinon par le repentir ? Quel sera le premier acte social de ce repentir, sinon l’accomplissement d’un devoir qui conduit à la pratique de tous les autres ? c’est-à-dire la sanctification du dimanche, sans laquelle, nous le verrons bientôt, tout retour social au christianisme est impossible ou illusoire.

VI

Il est plus vrai qu’on ne le pense, et surtout qu’on ne le dit : la France périt par la profanation du dimanche. Malgré les avertissements de tous genres qui lui sont prodigués, consommera-t-elle sa ruine ?… Dieu seul connaît ce redoutable mystère. À nous, qui l’ignorons, notre devoir est de combattre de toutes nos forces, et jusqu’au dernier soupir, en faveur de cette société mourante. En dégageant notre responsabilité, les efforts que nous tentons, si Dieu daigne les bénir, auront pour résultat d’arracher le malade au trépas, ou d’amortir, à l’égard de plusieurs, le terrible choc des événements que tout le monde redoute.

Afin de montrer la vérité dans tout son éclat et de ne laisser ni excuse à l’ignorance, ni prétexte à l’indifférence, ni subterfuge au mauvais vouloir, je vais examiner la question capitale de la sanctification du dimanche sous toutes ses faces ; en d’autres termes, je vais la présenter dans tous ses points de contact avec les intérêts de l’homme et de la société. Ainsi, j’ose dire à tous, riches et pauvres, maîtres et ouvriers, acheteurs et vendeurs, habitants des villes et habitants des campagnes : si vous voulez conjurer les fléaux suspendus sur vos têtes et échapper à la barbarie qui vous envahit, le plus pressant de vos devoirs est de faire cesser parmi vous la scandaleuse, la désastreuse profanation du dimanche. Oui, vous le devez ; et, du jour où vous le voudrez, vous le pourrez.

1° Vous le devez, si vous tenez encore tant soit peu à la religion de vos pères qui, après tout, est l’unique source des avantages temporels que vous estimez exclusivement. En effet, la profanation du dimanche est la ruine de la religion.

2° Si vous ne tenez plus à votre religion, vous le devez encore, si vous tenez à la société humaine qui protége votre fortune, votre liberté, votre vie. En effet, la profanation du dimanche est la ruine de la société.

3° Si vous ne tenez plus à la société, vous le devez encore, si vous tenez à la famille, le seul bien commun qui nous reste aujourd’hui. En effet, la profanation du dimanche est la ruine de la famille.

4° Si vous ne tenez plus à la famille, vous le devez encore, si vous tenez à la liberté, pour laquelle vous professez un culte si ardent. En effet, la profanation du dimanche est la ruine de la liberté.

5° Si vous ne tenez plus à la liberté, vous le devez encore, si vous tenez à votre bien-être, objet de tous vos labeurs. En effet, la profanation du dimanche est la ruine du bien-être.

6° Si vous ne tenez plus à votre bien-être, vous le devez encore, si vous tenez à votre dignité d’homme, à cette dignité dont vous vous montrez si jaloux. En effet, la profanation du dimanche est la ruine de la dignité humaine.

7° Si vous ne tenez plus à votre dignité d’homme, vous le devez encore, si vous tenez à votre santé et à la santé de ce qui vous est cher. En effet, la profanation du dimanche est la ruine de la santé.

Profanation du dimanche veut donc dire :

Ruine de la religion ;

Ruine de la société ;

Ruine de la famille ;

Ruine de la liberté ;

Ruine du bien-être ;

Ruine de la dignité humaine ;

Ruine de la santé.

Chacune de ces ruines sera l’objet d’une ou de plusieurs lettres, selon l’importance des développements. Comme vous le désirez, monsieur et cher ami, notre correspondance finira par l’indication des moyens de remédier immédiatement au mal. Je dis immédiatement ; car ces moyens sont à la disposition de tout le monde et d’une application aussi sûre que facile.

La longueur de cette lettre ne me permet pas d’entrer en matière aujourd’hui : je le ferai dans peu de jours.

Agréez, etc.

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