Extrait du dernier livre de Charles Beigbeder (en collaboration avec Benoît Dumoulin), Charnellement de France :

Enraciner l’Homme dans un cadre de vie harmonieux suppose aussi de respecter le rythme naturel et culturel dans lequel se déploie son action. Le rythme naturel renvoie avant tout à l’alternance des saisons qui influe sur notre mode de vie. Il n’est pas besoin d’évoquer la théorie des climats de Montesquieu pour comprendre que l’activité économique est nécessairement plus intense en hiver qu’en été. Le rythme culturel renvoie, quant à lui, au repos dominical, institué par le christianisme, à la fois pour sanctifier le jour du Seigneur comme pour montrer que le travail n’est pas une fin en soi mais doit être au service de l’Homme. Car le travail existe pour l’Homme et non l’Homme pour le travail. Prétendre le contraire reviendrait à inverser les finalités de la vie humaine et à dévoyer le travail en nouvel esclavage des temps modernes. Pour noble et épanouissant qu’il soit, le travail reste un moyen ; il ne constitue jamais une fin en soi. Le repos dominical vient donc rappeler que l’Homme ne se nourrit pas que de son travail mais que son horizon dépasse largement le cadre matériel de la vie en société.  » Toute l’histoire de l’humanité est l’histoire du besoin d’aimer et d’être aimé « , résumait dans une formule percutante le saint pape Jean-Paul II, dans son discours prononcé au Bourget, le 1er juin 1980.  » L’Homme ne se nourrit pas seulement de pain « , affirme de son côté l’Evangile (Evangile selon saint Luc, IV, 4). Le jour chômé est donc à lui seul la justification du travail effectué au cours des six autres jours de la semaine. S’il venait à disparaître, ce serait la finalité du travail qui serait en cause.

Institué par l’empereur Constantin en 321, le repos dominical s’incorpora tellement à l’organisation de notre société que la Convention ne put l’abolir lorsqu’elle institua en 1792 le calendrier révolutionnaire et le culte décadaire (les decadi étant censés remplacer les dimanches). C’est donc tout naturellement que le calendrier grégorien fut progressivement réintroduit sous l’Empire et que la Restauration rétablit le repos dominical en 1814. En 1879, deuxième tentative : c’est la IIIe République qui tente de l’abroger, dans un souci manifeste d’effacer toute référence chrétienne dans l’organisation de la société. Peine perdue, moins de trente ans plus tard, en 1906, le repos dominical est à nouveau sanctuarisé sous l’effet conjugué des députés catholiques et des militants socialistes. Revenir sur cette disposition aujourd’hui porterait donc atteinte à un marquer essentiel de notre civilisation. On avance certes l’objection d’une libéralisation sur la base du volontariat des salariés, de sorte que personne ne soit contraint de travailler contre son gré le dimanche. Mais qui peut croire une seule seconde que le salarié pourra disposer de sa pleine liberté pour refuser le travail dominical s’il sait que son employeur lui préférera un autre salarié acceptant une telle contrainte ? On considère souvent le travail dominical comme une liberté permettant aux consommateurs de pouvoir faire des achats qu’ils n’ont pas le temps de faire en semaine, mais on oublie de dire que cela suppose dans le même temps qu’un salarié travaille plus ou moins librement le dimanche, au détriment de sa vie de famille. Quant à ceux qui proposent un système à la carte où chacun pourrait choisir son jour chômé en fonction de ses convictions religieuses ou de ses convenances individuelles, comment ne pas voir qu’une telle réforme sonnerait le glas de notre cohésion sociale et effriterait la société en une multitude de communautarismes toujours d’autant  plus revendicatifs qu’ils s’estimeront minoritaires et bafoués ? Il est indispensable qu’une société respire à l’unisson : non l’unisson des croyances où chacun dispose de sa pleine liberté, mais la communion des rythmes, principale garantie de l’harmonie sociale. Enfin, sur le plan économique, l’abandon du repos dominical n’aurait quasiment aucune incidence positive sur le niveau de croissance de notre économie. En effet, pour le salarié, l’augmentation du temps de travail peut souvent conduire à son étalement dans le temps sans création de richesse supplémentaire. De même, pour le consommateur, l’ouverture des magasins le dimanche lui permet d’étaler ses achats dans le temps, sans augmentation notable de la consommation, d’abord limitée par le faible pouvoir d’achat des Français. Il y certes quelques exceptions concernant les zones touristiques à forte fréquentation dont certaines pourraient voir leur chiffre d’affaires augmenter du fait de l’ouverture dominicale. Pour celles-ci, des dérogations peuvent être accordées au cas par cas, mais non sur la base d’une législation dont la portée serait beaucoup trop générale. La loi n’est pas faite pour traiter de cas particuliers.

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