Lu sur la-croix.com

Selon le sociologue Jean-Yves Boulin, spécialiste du temps de travail, malgré la dérégulation du temps de travail, le dimanche reste un jour particulier, le seul où il n’y a jamais école et que l’on peut consacrer aux loisirs, à la famille et aux amis.

Le repos du dimanche est-il encore une des marques de l’identité européenne ?
Jean-Yves Boulin : Le repos du dimanche est même devenu la norme mondiale, que l’on retrouve partout en Amérique, mais aussi en Chine et au ¬Japon. Le repos dominical existe dans la plupart des pays, à l’exception du monde musulman. Et encore : en Algérie, les jours chômés sont le vendredi, et le dimanche. Ce qui reste le propre de l’Europe, ce sont les cloches des églises, qui continuent à rythmer la vie des gens un peu partout le dimanche, de ¬Séville à Stockholm et de Bretagne jusqu’en Hongrie.
Ce jour-là, dans l’espace européen, il y a un flux vers les paroisses. Pour autant, au cours de l’histoire, il n’y a pas eu la même approche du dimanche partout en Europe. Après la Réforme, les pays protestants ont mis en place une application stricte du dimanche religieux. Les catholiques se sont montrés plus souples – sur l’interdiction de travailler et sur les pratiques récréatives telles que les danses, les jeux et les spectacles de cabaret – à condition que les obligations religieuses soient remplies. Aujourd’hui, le dimanche reste un jour particulier, le seul où il n’y a jamais école, que l’on peut consacrer du temps aux loisirs, aux promenades, au temps partagé en famille ou avec des amis.

À quand remonte cet ancrage européen ?
Jean-Yves Boulin : À des temps très anciens. En 321, les Romains ont adopté la semaine astrologique de sept jours, dans lequel le dimanche (alors le premier jour de la semaine) serait le « jour du soleil » (qui a donné Sunday en anglais). Ce jour devait être chômé par tous, à l’exception des paysans qui pouvaient continuer à travailler aux champs. La transformation du jour du soleil en jour du Seigneur, c’est-à-dire notre dimanche, s’est opérée lentement, après 392, où l’Empire romain a déclaré la religion chrétienne comme sa religion officielle. Le dimanche fut ensuite pleinement consacré comme jour du Seigneur lors du troisième concile d’Orléans, en 538.

La libéralisation du temps de travail, y compris le dimanche, est-elle en train de désynchroniser le Vieux Continent ?
Jean-Yves Boulin : On n’en est pas là, même si effectivement, la tendance va vers la dérégulation. Il y a des approches du temps différenciées. Dans les pays nordiques, par exemple, depuis les années 1970, il y a cette idée de pouvoir moduler son activité non seulement sur la semaine, mais aussi sur l’ensemble de sa vie professionnelle. Avec l’âge de la retraite qui a été repoussé, il y a l’envie de rendre le travail soutenable sur un temps plus long, avec des congés longs thématiques (parentaux, sabbatiques…).
Les entreprises ont demandé davantage de souplesse sur le temps de travail en fonction de l’activité. En retour, les salariés réclament des temps pour lever le pied, comme le montrent les récentes revendications du mouvement lancé par IG Metall en Allemagne, et l’obtention de la semaine de 28 heures.

La Pologne, qui défend le repos dominical, semble aller à rebours de la tendance générale. Comment expliquez-vous cette situation ?
Jean-Yves Boulin : Il y a une posture qui consiste à vouloir restaurer l’identité chrétienne, après plus de quarante ans de domination soviétique. Les mots ont leur importance aussi : en polonais, le terme utilisé pour désigner le dimanche signifie en réalité « jour sans travail ». D’autre part, le pays connaissait depuis vingt-cinq ans l’ouverture sans limite des commerces. Leur fermeture progressive peut correspondre au besoin d’organiser un jour de rupture régulier dans le temps personnel et collectif.
Rappelons qu’il n’y a pas une société qui ne l’a pas organisé d’une manière ou d’une autre. Les Incas se reposaient tous les dix jours. Dans l’ancienne Babylone, certaines activités étaient prohibées les 7,14, 19,21 et 28 de chaque mois. À Hawaï, quatre périodes « taboues » étaient observées chaque mois.

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