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La profanation du Dimanche : 9ème lettre

 IXeme lettre : La profanation du dimanche, ruine de la dignité humaine.

5 mai.

Monsieur et cher ami,

I

Vous m’apprenez que vous n’avez pas été nommé membre de la commission du budget : je vous en félicite. Il me semble que rien ne doit être plus désagréable qu’un pareil titre. Voici, sauf erreur, la situation de vos honorables collègues qui en sont revêtus. Se heurter la tête contre les murs d’un cachot, attaquer les pyramides à coups d’épingle ; c’est ainsi que l’imagination me peint leur labeur. Parlons sans figure : être mandataire d’un peuple écrasé d’impôts ; n’être accrédité par lui que pour alléger son fardeau ; lui avoir promis de le faire ; en avoir la volonté, et se voir frappé d’impuissance ; ce n’est pas tout avoir devant les yeux un gouffre béant, où quelques degrés de moins au thermomètre de la confiance suffisent pour engloutir l’honneur et la fortune, de la nation ; être condamné pendant des mois entiers à rogner, à grappiller par-ci, par-là, sur tous les services publics quelques centaines de mille francs ; puis, en fin de compte, être réduit à venir présenter au peuple ces économies insignifiantes, comme les seules réductions possibles sur la masse énorme des dépenses, et à lui dire pour toute consolation : Souffre et paye : est-il une tâche plus pénible ?

Je ressens cette peine, et jusqu’à un certain point je comprends cette impossibilité. D’une part, l’organisation révolutionnaire de la France conduit fatalement à l’augmentation de la dépense publique ; d’autre part, je crois, comme on le dit, que des réductions sérieuses ne peuvent être faites que sur deux budgets : le budget de la guerre et celui de la marine, dont le chiffre annuel s’élève à six ou sept cents millions. Mais je crois aussi que, dans les circonstances où se trouve l’Europe, ces réductions ne sont pas faciles [39]. Réduire, c’est désarmer ; désarmer, c’est livrer le monde au socialisme. D’un autre côté, ne pas désarmer, c’est aller à la banqueroute ou barbarie, telle est l’alternative, où se sont placées les nations modernes. Elle a été éloquemment démontrée par Donoso Cortès.

Reste cependant un moyen d’en sortir : c’est d’attaquer un troisième budget qui grossit chaque année, et auquel on n’a jamais touché ; un budget qui nous dévore directement, et au minimum, plus de cent millions par an ; un budget qui nous force à tenir les autres au maximum : c’est le budget de l’inconduite, dépensé principalement au cabaret et alimenté surtout par la profanation du dimanche.

Je le sais, tout ne sera pas obtenu dans un jour ; mais, pour me servir d’une expression usitée à la chambre, il y a certainement quelque chose à faire. Puisque vous avez qualité, faites donc, faites promptement, faites sérieusement. Croyez-le bien, une loi vraiment morale sera la meilleure loi d’économie, la meilleure loi sur les caisses de retraite, la meilleure loi sur l’assistance publique, la meilleure de toutes les lois sur l’amélioration du sort des classes laborieuses. Sans celle là, les autres ne produiront rien, rien, rien : Quid proficiunt vanæ leges sine moribus ? J’espère vous montrer plus tard qu’ici, vouloir c’est pouvoir. En ce moment, je dois aborder le sujet de ma lettre, et établir que la profanation du dimanche est la ruine de la dignité humaine.

II

La question est d’une extrême importance, non seulement au point de vue religieux, mais encore au point de vue purement humain. En effet, pour peu que vous veuillez y réfléchir, monsieur et cher ami, vous verrez que les sociétés chrétiennes sont toutes fondées sur le dogme de la dignité humaine, par conséquent sur le respect de l’homme pour l’homme et de l’homme pour lui-même. En recevant le baptême, elles ont reçu le sentiment et la connaissance de cette grande loi.

Dieu en personne était descendu du ciel pour leur dire : L’homme est mon fils ; il est quelque chose de si grand, que je ne le traite moi-même qu’avec un profond respect ; sa liberté est pour moi une chose sacrée à laquelle je ne touche jamais [40]. Aux yeux de ma justice souveraine, l’enfer, avec ses éternels supplices, n’est pas trop pour punir le coupable, qui par ses paroles ou par ses actes, ose attenter à sa dignité personnelle ou à celle de son frère, ce frère fût-il un petit enfant, le plus pauvre et le dernier des homme.

Cette charte divine une fois donnée, deux voix s’élevèrent aussitôt pour la promulguer de générations en générations, et ces deux voix n’ont jamais cessé de se faire entendre : la voix de la mère au foyer, la voix de l’Église au temple. Et voilà que la première notion qui est donnée à l’homme, c’est la notion de la dignité humaine. Sur tous les points du globe, sur les genoux de toutes les mères, le petit enfant bégaye depuis dix-huit siècles ces mots sublimes : Notre Père qui êtes au ciel ; je suis l’enfant de Dieu.

Mais ce n’est pas assez que l’homme connaisse sa dignité, il faut qu’il s’en souvienne et qu’il conforme sa conduite au sentiment qu’il en a : noblesse oblige. Dans cette vue, Dieu, qui connaît et la faiblesse de l’homme et les passions dégradantes dont il est assiégé, veut qu’il consacre un jour sur sept à réfléchir sur sa dignité, à réparer les brèches qu’elle a pu recevoir, à recueillir les forces dont-il a besoin pour la soutenir. Quel haut enseignement que ce précepte lui-même !

En le donnant à l’homme, Dieu lui dit par ce seul fait :

Tu es le plus noble des êtres ; car tu es mon image au milieu de l’univers, que je t’ai donné pour empire. Artisan du monde, j’ai travaillé pendant six jours, et le septième, glorieux de la perfection de mon ouvrage, je suis rentré dans mon repos éternel. Toi aussi, ouvrier comme moi, pendant six jours tu créeras un monde de merveilles, dans ce monde que tu habites. Tu te bâtiras des maisons et des palais ; tu embelliras ton séjour de toutes les œuvres du génie : tu te procureras, par ton industrie, tout ce qui peut entretenir ton existence et même contribuer à tes plaisirs. Quand viendra le septième, enfant de Dieu, tu te souviendras de ton père. Comme moi, tu jetteras un regard sur tes œuvres : tu entreras dans un saint repos ; puis lorsque l’ouvrage de ta création sera achevé, tu viendras te réunir à moi, dans le repos de l’éternité, dont le repos septénaire est tout ensemble la condition et l’image.

À ce point de vue que l’homme est grand ! Quelle haute moralité préside à son travail !

Dociles à cette lumineuse parole, les nations baptisées vinrent religieusement, pendant de longs siècles, entendre l’Église catholique la leur expliquer dans ses temples, et le sentiment chrétien de la dignité humaine entra profondément dans les âmes. De là sont nés, avec la pureté des mœurs et la sainteté du mariage, les soins pour l’être faible, les égards pour le malheureux, le salut pour l’enfant, la liberté pour la femme, la charité pour tous. De là encore, l’abolition de l’esclavage et l’impossibilité pour le despotisme de prendre racine chez les nations demeurées catholiques.

III

Cependant des jours mauvais sont venus, où les peuples ont oublié et le repos septénaire et le chemin du temple. Qu’est-il arrivé ? En cessant d’entendre la voix de l’Église, l’homme a cessé d’être chrétien, et, en cessant d’être chrétien, il a perdu la connaissance et le sentiment de sa dignité. Malgré les grands mots de progrès, de civilisation, d’égalité, d’émancipation, de perfectibilité et d’autres encore, je ne crains pas de le dire, c’est là ce qui nous manque le plus surtout en France.

Evidemment nous retournons au paganisme, alors que le mépris de soi et des autres était au comble. Qu’étaient, pour les fiers bourgeois de Rome, les troupeaux d’esclaves qui rampaient à leurs pieds ? Qu’étaient, pour les Césars, ces bourgeois eux-mêmes ? Et les Césars, qu’étaient-ils à leurs propres yeux ? Quelle idée avaient-ils de la dignité humaine, et comment la respectaient-ils en leur personne ? Orgueil, d’un côté ; bassesse, de l’autre ; turpitude et mépris partout ; dégradation universelle, et, pour me servir d’une expression fameuse, exploitation générale de l’homme par l’homme : voilà le portrait historique de cette inqualifiable époque. Peu s’en faut que déjà il ne soit le nôtre.

A part les exceptions dues à l’influence des idées chrétiennes, l’homme aujourd’hui respecte-t-il beaucoup plus son semblable, se respecte-il beaucoup plus lui-même, qu’avant la régénération du Calvaire ? La supériorité, l’autorité, l’honneur, l’innocence, la liberté, la réputation, la bonne foi, la fortune, la fille, l’épouse, l’âme d’autrui, sont-ils l’objet constant d’un respect sincère ? Obstacle ou moyen, n’est-ce pas tout ce que l’homme voit dans son semblable ? Et dans lui-même, que voit-il, sinon un être créé pour jouir ? Et se procurer des jouissances, des jouissances trompeuses et dégradantes, au prix de toutes les bassesses, n’est-ce pas sa vie ?

Qu’est-ce donc que cette scandaleuse, cette humiliante mobilité d’opinions et de caractère, qui fait de l’homme actuel un véritable caméléon, qu’on voit changer du matin au soir de conduite et de langage ; passer tour à tour dans les camps les plus opposés ; soutenir avec la même chaleur le pour et le contre ; brûler aujourd’hui ce qu’il adorait hier ; arborer toutes les cocardes : prêter vingt serments de fidélité à tous les partis, et n’en garder qu’un seul, celui de les violer tous, si son intérêt le demande. Pourquoi tant de Brutus devenus valets ? Pourquoi tant de fiers écrivains, naguère libéraux et impies, sont-ils aujourd’hui conservateurs et religieux, et pourquoi demain seront-ils le contraire ? Pourquoi la même bouche parle-t-elle pour édifier et pour détruire ? Est-ce que le bien et le mal, le vrai et le faux, le blanc et le rouge ne sont pas également tarifés ? Est-ce qu’à les soutenir, suivant les circonstances, il n’y a pas de l’argent à gagner et des jouissances à obtenir ? La vie est-elle autre chose qu’une spéculation, et la société n’est-elle pas un vaste bazar, où tout se vend parce que tout s’achète, même la conscience ?

Ce portrait est-il chargé ? J’en appelle aux yeux de tous. Dès lors ne peut-on pas dire, en modifiant un mot célèbre, que l’Europe actuelle est la plus grande école de mépris qui n’ait jamais existé ? Or, mépris et respect s’excluent ? Et là où il n’y a pas de respect, il n’y a plus ni connaissance ni sentiment de la dignité humaine. Telle est, sans contredit, une des plaies les plus profondes de notre époque, et une des plus grandes difficultés de la régénération.

IV

Je viens de montrer l’effet de la profanation du dimanche sur la dignité humaine dans la société en général. Cela ne suffit pas : il est deux classes d’hommes sur qui l’influence déplorable du désordre que nous combattons, s’est fait sentir d’une manière plus marquée. Ces deux classes sont justement celles qui s’étaient promis un résultat plus avantageux de la violation du repos hebdomadaire ; celles qui en ont donné et qui continuent d’en donner le plus scandaleux exemple : vous avez nommé les maîtres et les ouvriers. Puisque, même aujourd’hui, à tout seigneur tout honneur, commençons par les maîtres. Sauf les exceptions, d’autant plus honorables qu’elles sont plus rares, qu’est-ce que notre bourgeoisie industrielle et marchande ; cette bourgeoisie qui trône au comptoir, au magasin, à l’usine, à la manufacture, à l’atelier, à la filature ; cette bourgeoisie qui, devenue l’aristocratie de l’argent et la souveraine du pays, s’est emparée de tous les emplois depuis la mairie de village jusqu’à la représentation nationale ; qui écrit, qui légifère, qui administre, qui plaide, qui juge, qui enseigne ; qui, jusqu’à la Révolution de février et après, a coudoyé tout le monde pour se faire place, et dit sur tous les tons à tout ce qui n’est pas elle : Ôte-toi de là que je m’y mette, qu’est-elle cette bourgeoisie ? Un lingot.

Après les affranchis de l’ancienne Rome, connaissez-vous dans l’histoire une race d’hommes plus cupides, plus étroits, plus secs, plus vaniteux, plus jaloux, plus impies, plus étrangers, à tous les sentiments élevés, à toutes les pensées généreuses ? Véritables Chinois de l’Occident, ils ont dépassé leurs confrères d’Orient. Ceux-ci, disait naguère l’un d’entre eux, admettent quatre vérités : boire, manger, digérer et dormir ; les nôtres n’en admettent qu’une : gagner de l’argent. S’ils refusent de se reconnaître à ces traits, qu’ils contemplent la France, la France, tour à tour la dérision, la pitié et l’effroi des nations : elle n’est pas seulement leur ouvrage, elle est leur image. Quelle dignité ! O matre pulchra filia pulchrior ! Au reste, que la bourgeoisie française ne prenne pas pour elles seules mes paroles, elles s’adressent à toute la bourgeoisie européenne.

Il m’en coûte, monsieur et cher ami, de tracer ce portrait, hélas ! Trop ressemblant. Ce n’est pas un reproche que je fais, c’est un malheur que je déplore ; ce n’est pas la haine que je provoque, c’est la compassion que j’appelle. Si je signale des défauts qu’on nierait en vain, c’est pour en indiquer la cause et le remède. Quand le pilote, le sachant ou sans le savoir, pousse le navire contre les écueils, les passagers n’ont-ils pas le droit de lui dire : Vous nous perdez ?

Voilà donc l’état d’abaissement, pour ne pas employer une expression plus forte, où est descendue une classe si nombreuse et d’ailleurs si intéressante de la société. Comment s’est-elle matérialisée à ce point ? En s’occupant exclusivement de la matière, en ne faisant rien pour se spiritualiser, c’est-à-dire en consacrant obstinément, persévéramment au travail matériel même les jours divinement destinés au travail moral ; en un mot, en profanant le dimanche depuis quatre-vingts ans. Si telle n’est pas la cause exclusive de la dégradation qui nous afflige, pas un observateur qui ne convienne qu’elle en est au moins la plus efficace.

V

Que dirai-je de l’ouvrier ? Ah ! C’est lui surtout qui s’est dégradé en violant la loi sacrée du repos hebdomadaire. Vous n’êtes pas sans avoir remarqué, monsieur et cher ami, que, dans tous les commandements de Dieu, la place du père est toujours beaucoup plus large que celle du législateur : on dirait que Dieu n’est législateur que parce qu’il est père. Entre mille, le précepte de la prière et du repos septénaire en est une preuve attendrissante.

Sondant tous les mystères de l’avenir, Dieu a vu, dès le commencement, l’homme, si heureux au sortir du berceau, tomber dans l’abîme du malheur, et y tomber par sa faute. Il l’a vu fléchissant sous le joug d’un travail pénible, courbé vers la terre, traînant derrière lui la longue et lourde chaîne du besoin. Il voit ce noble enfant baisser chaque jour d’un degré dans l’ordre moral. Sa pensée s’affaisse sous le poids des nécessités terrestres ; ses sentiments descendent au niveau du sol qu’il foule aux pieds ; son front même semble avoir perdu le caractère sublime dont il l’avait orné. À cette condition déjà si dure, il voit l’égoïsme ajoutant ses cruelles exigences et obligeant le pauvre à se consumer dans un labeur, qui ne connaît de repos que le repos forcé de la maladie et l’épuisement prématuré de la nature.

Qu’a fait ce Dieu législateur et père ? Sur sept jours de fatigue, il en a donné un au repos de son enfant. Lui-même a publié cet ordre, qui sera immuable, qui sera sacré aussi bien pour ; le riche que pour le pauvre, et il l’a signé de son nom : Moi, le Seigneur, ego Dominus.

Puis, appelant l’Eglise son épouse, il lui a dit : Allez, et dites à ce pauvre ouvrier :

Au nom du roi des cieux, dont vous êtes le fils, prenez un jour du moins l’attitude et la démarche qui conviennent à votre origine. Vous aviez été créé pour régner sur la nature souvenez-vous-en aujourd’hui. Vous êtes né pour vous reposer glorieusement au sein de l’immortalité, venez l’apprendre dans ma maison. Venez, et je vous ferai asseoir au milieu de vos maîtres ; je vous recevrai à la même table, je vous donnerai le même pain et la même coupe ; je vous offrirai les mêmes conseils et les mêmes joies. Votre âme, à mes yeux, vaut celle d’un prince ; tous deux et au même titre vous êtes mes enfants ; mais si je dois une préférence de tendresse, c’est à celui qui est pauvre et petit [45].

Dociles à cette voix si douce, les classes laborieuses se montrèrent, pendant une longue suite de siècles, les plus empressées à se réunir dans les temples, à goûter le repos salutaire qui leur était préparé, à recueillir les leçons consolantes qui leur étaient données, et à participer aux joies si pures qui leur étaient offertes. Moralisées, ennoblies, consolées par la religion, ces classes, divisées en mille corporations, furent le véritable nerf de la France et le piédestal de sa gloire. La révolution de 89 les trouva généralement fidèles aux croyances et aux habitudes catholiques. Pour défendre ce noble héritage, elles eurent de nombreux martyrs.

Victorieuse par la terreur, l’impiété ne se fit point illusion, elle comprit que l’unique moyen d’assurer son triomphe était de décatholiciser la France. Ni les parodies sacrilèges de nos augustes mystères, ni les fêtes de la déesse Raison ne lui parurent suffisantes pour atteindre ce but. Avec cette intelligence qui ne lui fit jamais défaut, elle institua le décadi, portant peine de mort contre qui ne travaillerait pas le ci-devant dimanche ; c’est-à-dire qu’elle décréta la profanation permanente du jour sacré.

Cette mesure fut désastreuse : les classes laborieuses, privées d’ailleurs de leurs églises et de leurs prêtres, perdirent peu à peu l’habitude du repos hebdomadaire, et avec elle la sauvegarde de leur foi, la source de leurs consolations, les titres de leur noblesse et le sentiment de leur dignité.

VI

Il faudrait, monsieur et cher ami, des larmes le sang pour pleurer la dégradation de ce malheureux peuple, devenu profanateur du dimanche. Qu’est-il aux yeux de ses maîtres, aux yeux de ceux-là mêmes qui l’ont poussé dans le précipice et qui l’y retiennent ? Suivant l’énergique expression d’un prophète, qui ne trouva jamais une application plus vraie, il est un instrument, un outil, une machine, une bête de somme.

Parcourez les usines, les manufactures, les fabriques, les ateliers, les domaines, les villes et les campagnes, où le jour du Seigneur n’est plus connu. Je le dis, et vous le direz comme moi avec un profond sentiment de pitié, là, sauf de rares exceptions dues à l’action secrète du christianisme, l’artisan, le cultivateur, l’homme du peuple, n’est plus considéré que comme une machine et une bête de somme. Machine à labourer la terre, machine à fabriquer des tissus, machine à forger le fer, machine à façonner l’argile, machine à raboter le bois ou à tailler la pierre ; mais toujours machine.

Et la preuve : c’est que l’estime qu’on lui accorde se mesure au nombre, à la facilité et à. la précision des mouvements qu’il exécute.

Et la preuve : c’est qu’on croit avoir rempli toute justice à son égard lorsqu’on lui a donné de quoi réparer ses forces musculaires, comme on verse de temps en temps, dans les rouages d’une machine, l’huile nécessaire pour la faire fonctionner.

Et la preuve : c’est que, une fois épuisé par un travail forcé, on le congédie sans miséricorde, comme on met au rebut la machine hors de service. Mais cet être a-t-il une âme, ou n’en a-t-il point ? La délicatesse de sa complexion ou de ses sentiments mérite-t-elle des ménagements, ou peut-elle s’en passer ? Est-ce un blasphémateur, un libertin ou quelque autre chose ? Peu importe. Il n’y a qu’une question qu’on examine attentivement : quel produit positif peut-on retirer de ses bras ? Voilà tout.

Oui, voilà tout, pour cette créature faite à l’image de Dieu ; voilà tout pour cette âme immortelle rachetée au prix d’un sang divin ; voilà tout pour cet enfant du ciel, pour cet héritier présomptif d’un royaume éternel ! Ai-je eu tort de dire que le respect de la dignité humaine s’est perdu et que nous retournons au paganisme ?

VII

Tel est l’ouvrier aux yeux de tous les Maîtres de l’école anglaise, et cette école a des disciples partout. Qu’est-il à ses propres yeux ? Il est ce qu’on l’a fait. Oui, ce qu’il y a de plus déplorable, l’ouvrier profanateur du dimanche ne comprend pas la dégradation à laquelle il est descendu. Sans difficulté, il accepte le rôle humiliant qui lui est assigné ; il accepte, lui noble enfant de Dieu, il accepte d’être machine et bête de somme : c’est encore une expression prophétique.

Du pain à manger, du vin à boire, une couche pour s’étendre, un toit pour s’abriter, quelques pièces de monnaie pour participer à l’orgie : il ne demande rien de plus. S’il soupçonne des besoins d’un autre ordre, on peut en douter ; car, lorsqu’il a pu, comme la bête de somme, satisfaire ses appétits, il est content. L’entendez-vous chaque semaine, transformant le jour de la prière en jour de débauche, faire retentir, jusqu’au milieu des ténèbres de la nuit, et ses cabarets et ses tripots, et nos places et nos rues, des chants avinés de son ignoble bonheur ? Mangeons, buvons, amusons-nous ; car nous mourrons demain.

Gardez-vous, mon cher ami, de vouloir lui adresser quelques observations et de le rappeler au sentiment de sa dignité. Il pourrait bien vous répondre ce qui m’a été répondu à moi-même : « Vous dites que l’ouvrier ne doit pas boire ; et moi je dis que l’ouvrier n’est pas un esclave, et, quand il a de l’argent, il doit boire et s’amuser. » Ô dignité humaine !

Que sa femme surtout ne lui fasse jamais de reproches ; que jamais elle ne lui parle de ses enfants, qui manquent de vêtements et de pain. Elle provoquerait des accès de fureur, et tout ce qu’elle obtiendrait de cet homme, qui n’en est plus un, serait des blasphèmes et de mauvais traitements. Les faits de ce genre sont innombrables : personne qui ne puisse en raconter. Au risque de tomber dans une redite, je vais vous en rapporter un qui m’est particulièrement connu.

Un ouvrier métallurgiste, père de cinq enfants, gagnait cinq francs par jour. Sa paye reçue, il s’en allait au cabaret, où il restait jusqu’à ce qu’il eût tout dépensé. Après plusieurs jours et plusieurs nuits d’absence, il rentrait enfin dans son domicile : et il demandait à boire !

Une nuit d’hiver, sa femme et ses enfants, qui souffraient également les angoisses de la faim et les rigueurs du froid, osèrent lui demander de quoi acheter un peu de pain et de charbon. Pour toute réponse, cet époux, ce père tel que les forment la profanation du dimanche et son inévitable compagne, la fréquentation des cabarets, se précipite sur sa femme et sur ses enfants, les maltraite indignement, puis les jette dans la rue ; après quoi, fermant la porte à double tour, il fait un ballot de tout ce qu’il peut emporter, sort et disparaît pour ne plus revenir.

Si c’était un exemple isolé, je sais qu’on n’en pourrait rien conclure à l’égard des classes ouvrières ; malheureusement ces faits, à quelques variantes près, sont tellement nombreux qu’ils ne seront bientôt plus l’exception, mais la règle. Dès lors, quel indicateur plus certain de l’influence exercée par le matérialisme profanateur du dimanche, sur les sentiments de dignité et d’humanité, si développés autrefois dans nos populations françaises !

Agréez, etc.

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La profanation du Dimanche : 8ème lettre

VIIIeme lettre : La profanation du dimanche, ruine du bien-être.

  12 mai.

 Monsieur et cher ami,

 I

 « Les mesures prises pour la défense de Paris ne laissent rien à désirer ; la confiance renaît ; les fonds ont monté de soixante centimes ; la loi électorale va purifier le suffrage universel et donner la victoire au parti de l’ordre ; ce n’est pas de sitôt que l’émeute ose descendre dans la rue. » Voilà ce que vous m’apprenez dans votre dernière lettre, en me disant que telle est l’opinion de tous les honnêtes gens. J’en demande pardon à vos honnêtes gens ; mais ils me permettront de ne pas partager toute leur confiance.

 Le mal est dans les âmes, et tant que je ne verrai pas porter le remède là où est le mal, je serai fort peu rassuré. Or, jusqu’ici je ne vois pas qu’on s’en occupe bien sérieusement. Quand une société est minée comme la nôtre, on ne la sauve ni à coups de lois, ni à coups de canon, ni à coups de bulletins. Je plains sincèrement le peuple qui ne connaît d’autres ressources que celles-là, et qui mesure sa sécurité à la hausse ou la baisse de l’agiotage.

 Il est vrai, l’émeute ne descend pas dans la rue, le mousquet sur l’épaule et le pavé dans la main ; mais elle y descend tous les jours sous le masque du bourgeois voltairien, sous le masque du journal impie, sous le masque du livre obscène, sous le masque du profanateur du dimanche ; et toujours elle corrode, elle ébranle, elle mine ce qui seul soutient les royaumes et les républiques, les principes du christianisme. Si, pour l’arrêter dans son œuvre de destruction, on s’en tient aux moyens de législation et d’intimidation, soyez sûr qu’on ne l’empêchera pas d’arriver à ses fins, un peu plus tôt ou un peu plus tard. Je ne veux pas dire qu’on ne doive pas armer le pouvoir ; loin de là. Je pense comme vous : que le seul moyen humain qui nous reste, est d’étendre sur la France une main puissante, capable d’enchaîner les factions anarchiques ; et, à l’ombre de cette protection tutélaire, de supplier l’Église catholique de travailler activement à la guérison des âmes.

 Afin de rendre sa tâche possible, il faut non seulement lui donner libre carrière, il faut de plus que chacun mette la main à l’œuvre pour son propre compte, et commence par donner l’exemple de la réforme, qu’il désire voir opérer dans les autres. En un mot, ce n’est pas la réforme électorale qui sauvera la France, c’est la réforme morale. À ce but tend ma lettre d’aujourd’hui, comme les précédentes : je reprends la suite de notre étude.

 II

 Si des nations nous passons aux particuliers, nous verrons encore que la profanation du dimanche, loin d’être une source de prospérité, est une cause incessante de misère. J’ai à vous présenter la question dans ses rapports avec le maître et avec l’ouvrier, et j’affirme que le travail profanateur est aussi nuisible à l’un qu’à l’autre.

 Permettez-moi d’abord de vous faire remarquer que, même en ce monde, les individus n’échappent pas plus que la société à l’action des lois divines ; que ces lois, intelligentes comme le feu de l’enfer, suivant l’expression de Tertullien, frappent chaque crime d’un châtiment particulier, le frappent dans la mesure de sa gravité ; et, à la différence des supplices éternels, frappent toujours le coupable pour le convertir.

 Dans les trésors de sa justice, Dieu a de la monnaie pour tous ceux qui l’offensent. Au négociant, à l’industriel, au cultivateur, au propriétaire profanateur du dimanche, il envoie tour à tour la banqueroute, la grêle, la sécheresse, l’incendie, l’épidémie, la stagnation des affaires : et, en quelques heures, il lui fait escompter, avec intérêt toutes les obligations contractées envers sa justice par un travail défendu.

 Pour payer l’ouvrier de sa révolte, il lui envoie, à lui, à sa femme, à ses enfants, ou la maladie, ou le terrible chômage, ou la disette qui lui emporte le gain illicite dont il s’enorgueillit, et souvent bien au delà. Rien de plus commun, surtout aujourd’hui, que ces liquidations providentielles. À moins d’admettre des effets sans cause, manque-t-on de logique en y reconnaissant le châtiment de la cupidité et de la profanation du dimanche, qui en est la sacrilège et la permanente manifestation ?

 Je passe au côté purement humain de la question, et je ne sépare point encore le maître de l’ouvrier. Écoutons un homme parfaitement compétent. Dans un rapport récemment adressé au gouvernement, le premier magistrat d’une de nos grandes villes manufacturières s’exprime en ces termes :

 De l’activité incessante du travail qui ne respecte pas le jour saint, sont nés :

 La concurrence illimitée qui produit les fraudes dans la production ;

 La rivalité ardente et de mauvaise foi ;

 La ruine des artisans ;

 Le monopole des grands établissements ;

 L’augmentation du nombre des faillites ;

 Le désordre et l’abrutissement des travailleurs ;

 La destruction de la vie de famille ;

 L’absence de tout lien moral entre le maître et l’ouvrier.

 Ce riche bénéfice est indivis entre celui qui profane et celui qui fait profaner le dimanche. Passons à celui qui appartient exclusivement au maître ; nous verrons ensuite le dividende qui revient à l’ouvrier.

 III

 Soit un chef d’usine, et la question qui nous occupe. Cet homme me disait avec un bon sens remarquable « Le travail du dimanche ne vaut pas mieux pour le maître que pour l’ouvrier. »

 En effet, si on travaille tous les dimanches et tous les autres jours sans se reposer, on fabrique trop, surtout depuis l’invention des machines. Puisqu’il y a dans l’année cinquante-deux dimanches et quelques fêtes, il en résulte une augmentation considérable de produits. Or, il ne suffit pas de produire, il faut vendre. Si toutes les industries de France font la même chose, vous aurez bientôt une fabrication supérieure à la consommation.

 Est-ce que la profanation du dimanche augmentera le nombre des consommateurs ? Chacun ne continuera-t-il pas de dépenser à peu près la même somme, pour son habillement, pour sa nourriture ? Dès lors, les produits, en tout ou en partie, resteront en magasin, et vous subirez infailliblement une triple perte : les avaries inévitables des marchandises, les frais prolongés d’emmagasinage et le sommeil des capitaux. Voilà pour les temps ordinaires. Que sera-ce s’il survient une crise commerciale ? si la confiance se perd, si la vente ne donne plus ? Vous voilà ruinés avec vos magasins remplis de marchandises, ou du moins vous voilà obligés de restreindre la production, de vendre au rabais, de recourir aux atermoiements, et de mettre vos ouvriers sur le pavé : toutes choses déplorables qu’on aurait évitées beaucoup plus sûrement par une fabrication modérée. Combien ne pourrait-on pas citer de maisons de commerce, qui subissent aujourd’hui la peine de leur fabrication, exagérée au point de vue de l’intérêt temporel, et coupable au point de vue religieux ?

 Dira-t-on que cet inconvénient n’est pas à craindre, puisque, au lieu de chômer le dimanche, l’ouvrier chôme le lundi ; ce qui ramène au même chiffre le nombre des jours de travail ? Non, certes, ce n’est pas la même chose pour le maître, et cela pour trois raisons : la première, parce que l’ouvrier qui chôme le lundi, chôme souvent le mardi en tout ou en partie. D’où il résulte pour le maître un autre inconvénient, c’est de ne pouvoir compter certainement sur l’ouvrier, et de rester ainsi avec des travaux pressés sur les bras, dans l’impossibilité de les livrer à jour fixe, et de remplir ses engagements.

 De là quelquefois, des dédits considérables, à la charge du maître ; de là, des mécontentements de la part des clients, des murmures et enfin le retrait, de la confiance.

 La seconde, parce que l’ouvrier qui passe habituellement le lundi au cabaret se perd la main. L’ouvrage qu’il fait le mardi, sous les dernières émotions de l’ivresse, ne vaut pas la moitié de son prix. Souvent, me disait un contremaître de manufacture, je me suis vu obligé de le faire recommencer.

 La troisième, parce que l’ouvrier qui chôme le lundi s’habitue à faire la loi au patron. Si l’ouvrage donne partout, chaque jour il vous met le marché à la main ; et, comme il dit, il fait aller le bourgeois, ce qui ne rend pas le bourgeois plus riche ni plus heureux. S’il y a peu d’ouvrage et qu’on le renvoie, comme il est de principe que personne ne meure de faim, c’est encore le maître, qui, de concert avec d’autres personnes charitables, supporte la charge de le nourrir lui et sa famille ; car l’ouvrier qui chôme le lundi ne fait pas d’économie. Sa caisse d’épargne, c’est le comptoir du marchand de vin, et ce comptoir-là reçoit tout et ne rend rien.

 Je me trompe, il rend beaucoup. Il rend l’ouvrier débauché, infidèle, envieux, menaçant. Débauché, le travail lui pèse, et il travaille mal : premier bénéfice du maître. Infidèle, il ne se fait aucun scrupule de voler le temps. N’est-ce pas un cri général contre la lenteur et la paresse des ouvriers, quand ils ne sont pas sous l’œil du maître ? Il faut néanmoins que celui-ci paye leur journée comme s’ils l’avaient consciencieusement employée : second bénéfice du maître.

 Envieux, l’habitude de jouissances et d’oisiveté qu’il contracte au cabaret, lui fait ambitionner le sort de ceux qui peuvent vivre sans rien faire ; et il voue aux aristos une haine égale à sa jalousie : troisième bénéfice du maître. Menaçant, il a prêté l’oreille aux chants et aux propos anarchiques, langage habituel des lieux qu’il fréquente. Et son désir du bien-être s’est enflammé, et l’expérience prouve que dans l’occasion il ne reculera pas, pour le satisfaire, devant les moyens les plus violents : quatrième bénéfice du maître.

 En résumé, la concurrence illimitée et déloyale, l’encombrement des produits, le sommeil des capitaux, des faillites nombreuses, une menace perpétuelle à votre tranquillité et à votre fortune, une épée de Damoclès suspendue sur vos têtes : voilà, industriels, négociants, cultivateurs, propriétaires, riches qui que vous soyez dont l’aveugle cupidité commande, ou dont la stupide indifférence autorise la violation du jour sacré, voilà les bénéfices particuliers qui vous en reviennent. Dieu veuille qu’il ne vous en revienne pas d’autres ! Dieu veuille que vous n’ayez rien de plus grave à craindre de ces masses populaires dont votre insolent mépris de la loi de Dieu a déchaîné les robustes passions ! Mais si jamais ce flot qui vous menace, et qui monte sans cesse vient à rompre sa dernière digue, vous saurez à qui vous en prendre : les avertissements ne vous ont pas manqué.

 IV

 Si la profanation du dimanche est funeste aux intérêts du maître, elle l’est plus encore aux intérêts de l’ouvrier. C’est ici, monsieur le représentant, que nous touchons au vif de la plaie.

 D’abord, l’ouvrier ne gagne absolument rien au travail du septième jour. On lui a dit : Cinquante à soixante jours de travail de plus par an te produisent un bénéfice considérable. Mais à côté de ce calcul qui l’a séduit, on a fait une opération dont il ne s’est pas aperçu : on a baissé le salaire. Il est aujourd’hui prouvé que l’ouvrier ne gagne pas plus en sept jours de travail, qu’il ne gagnait autrefois en six jours.

 Ensuite, ce septième jour, l’ouvrier ne l’a pas consacré au travail, mais à la débauche ; si bien qu’il se trouve aujourd’hui, grâce à la profanation du dimanche, réduit, comme autrefois, à six jours de travail par semaine, avec la différence d’un abaissement de salaire en plus, et de la bonne conduite en moins [35].

 V

 Hélas ! Oui ! La profanation du dimanche coûte à l’ouvrier son unique trésor, la bonne conduite. Depuis longtemps, monsieur et cher ami, vous recherchez les causes de la misère et du malaise des classes laborieuses ; vous avez tourné et retourné la question sous toutes les faces, et, comme tous les observateurs dignes de ce nom, vous ne connaissez que deux causes réelles de misère pour l’ouvrier : le chômage, et l’inconduite.

 Le chômage provient de circonstances extérieures, que les moyens ordinaires peuvent atténuer ou détruire ; l’inconduite naît d’un mal interne qui échappe à l’action ordinaire de l’homme. Le chômage n’est heureusement que partiel et temporaire ; l’inconduite est malheureusement générale et permanente.

 Par inconduite de l’ouvrier, j’entends les habitudes de paresse, d’imprévoyance, de luxe dans le vêtement, dans l’ameublement, dans la nourriture ; de débauche, c’est-à-dire la fréquentation des cabarets, des cafés, des théâtres et autres lieux. Or, on ne peut se le dissimuler, l’inconduite ainsi entendue, et, sauf erreur, c’est ainsi qu’elle doit l’être, existe sur une vaste échelle au sein des classes laborieuses de nos cités.

 Que cette inconduite soit une cause profonde et permanente de misère, il serait superflu de le prouver. Dans toute famille ouvrière où il n’y a pas équilibre entre la dépense et la recette, il y a misère. Eh bien ! L’inconduite est incompatible avec cet équilibre nécessaire ; elle le détruit, en dévorant bien au delà du salaire quotidien, unique recette de la famille.

 D’où vient l’inconduite de l’ouvrier ? Elle vient de ce qu’il a brisé le seul frein capable d’enchaîner ses penchants, ses caprices, ses appétits déréglés, devenus tellement impérieux qu’ils sont la règle habituelle de sa vie. Ce frein, quel est-il ? Le monde entier se lève pour répondre : C’est la religion. La religion, qui d’une main trace infailliblement à l’homme les limites du bien et du mal et, de l’autre, lui donne la force pour lutter victorieusement contre ses penchants ; la religion, qui le place continuellement sous l’œil d’un Dieu qui voit tout, en face d’un juge souverain qu’on ne peut ni tromper ni corrompre ; la religion, enfin, qui lui montre, au delà du tombeau, le ciel et l’enfer, inévitable salaire de ses vertus ou de ses crimes.

 Qu’est-ce qui brise ce frein salutaire ? Qu’est-ce qui tue la religion au cœur de l’ouvrier, et le livre, par conséquent, comme une proie sans défense, à ses passions dévorantes ? Avant tout, par-dessus tout, la profanation du dimanche.

 VI

Pour le prouver, je ne dirai pas qu’avec la profanation du dimanche, la Religion n’est plus ni connue, ni méditée, ni pratiquée ; il faudrait refaire la lettre où j’ai développé ces considérations. J’établis ma thèse en considérant la question sous un nouveau point de vue, et je dis que l’homme ne peut pas toujours travailler ; il faut qu’il se repose. C’est là une loi aussi immuable, aussi inflexible que celle qui préside à la marche du soleil. Or, si l’ouvrier ne se repose pas le dimanche à l’église, il se repose le lundi au cabaret. C’est encore là une loi invariable, dont l’accomplissement est aussi universel et aussi constant que la profanation du dimanche.

 Mais le repos du cabaret, savez-vous ce que c’est ? C’est l’inconduite en permanence ; c’est l’inconduite dans tout ce qu’elle a de plus dégradant et de plus ruineux. Voyez cet ouvrier, ce père de famille accoudé sur une table, souillée des débris d’une longue orgie, échangeant avec ses compagnons de débauche des chants anarchiques ou des propos obscènes. Savez-vous ce qu’il boit dans le verre qui vacille en sa main tremblante d’ivresse ? il boit les larmes, le sang, la vie de sa femme et de ses enfants.

 En moyenne, le cabaret lui coûte cent écus par an : trois francs de journée perdue, trois francs de dépense, et c’est le moins ; double perte qui, renouvelée cinquante fois par an, donne bien la triste somme indiquée plus haut. Or, cent écus de plus par an dans une famille, d’ouvriers, c’est l’aisance : cent écus de moins, c’est la misère. Que ce désordre soit général, c’est la misère permanente, la misère incurable pour la classe ouvrière de toute une ville, de tout un royaume…

 Eh bien ! Il faut le dire en rougissant, ce désordre a grandi en proportion directe de la profanation du dimanche, dont il est la conséquence ; elle est devenue générale, il l’est devenu ; et, en le devenant, il nous a dotés de la misère et tué la vie de famille. Un coup d’œil seulement sur cet effrayant progrès, plus ou moins rapide suivant les provinces, mais incontestable partout.

 Je connais une de nos villes qui, en 1789, comptait une population de 14,000 habitants. On y trouvait trois hôtels, deux cafés, où le peuple n’entrait jamais, et dix-huit ou vingt cabarets ; en revanche, on y donnait presque tous les dimanches et dans presque toutes les maisons de petits soupers de famille dont tout le monde profitait : père, mère, amis, enfants mangeaient, causaient, se délassaient ensemble.

 Aujourd’hui cette même ville, pour une population de 16,000 âmes, possède huit hôtels, vingt-six cafés, très connus du peuple, et deux cent quatre-vingt-trois cabarets ; en tout trois cent vingt et un débitants de boissons. Nul besoin d’ajouter qu’à partir du dimanche après-midi, jusqu’au lundi soir, et même au delà, la plupart de ces cabarets sont toujours pleins.

 En calculant d’après les chiffres officiels [36], outre la perte de la journée, les dépenses de liquides, vous arrivez, en mettant tout au minimum, à un impôt annuel de plus de 50,000 fr., prélevé sur l’inconduite. C’est plus du double de ce que la ville dépense en aumônes. Mais aussi, plus de dîners de famille, plus d’union, plus d’éducation domestique, plus de société. À la place de tout cela, la misère sous tous les noms et sous toutes les formes. Voilà ce que rapporte de bénéfice direct la profanation du dimanche et la fréquentation du cabaret, qui en est la conséquence inévitable.

 Passons au bénéfice indirect. L’inconduite des classes ouvrières, conséquence de la profanation du dimanche, ne consiste pas seulement dans les débauches du cabaret, elle mène à d’autres que je ne veux pas nommer, et qui sont une nouvelle source de dépenses. Je dirai seulement, parce que tout le monde le voit, qu’elle conduit au luxe exagéré dans la toilette, dans l’ameublement, dans la nourriture ; elle conduit aux plaisirs du spectacle et de la danse. Or, toutes ces choses seraient évitées, du moins en partie, avec un peu plus de crainte de Dieu et de fidélité à la religion, par conséquent avec la sanctification du dimanche, sans laquelle, je l’ai démontré, la religion est impossible.

 Pour rester même en deçà de la réalité, ces diverses dépenses, occasionnées par l’inconduite, s’élèvent, chaque année, au moins à trente francs par famille. Or, la ville dont je parle compte environ 1,500 familles ouvrières. Voilà donc un nouvel impôt de 45,000 francs qui, ajoutés à. 50,000, nous donne une contribution annuelle de 95,000 francs. Que cette somme effrayante reçoive un emploi normal, c’est-à-dire que l’ouvrier ait de la religion, par conséquent de la conduite, et au lieu de la misère profonde, incurable, vous aurez l’aisance et le bien-être général. Tel est le bilan de la malheureuse ville dont je parle, laquelle, je n’ai pas besoin de le dire, se distingue tristement entre toutes par la profanation du dimanche.

 VII

 Voici celui de la France entière. D’après le recensement général, opéré il y a quelques mois à peine, on compte en France 332,000 cabarets, où il se dépense annuellement 105 millions [37]. En y ajoutant les autres dépenses de luxe et de plaisir, que nous avons signalées comme la conséquence ordinaire de la profanation du dimanche, et calculées à 30 francs par famille, vous avez, pour quatre millions de familles ouvrières, une nouvelle somme de 120 millions, ce qui donne ; pour la France entière, le chiffre effrayant de 225 millions [38].

 Je ne prétends pas attribuer à la débauche seule, toutes les dépenses faites au cabaret ; mais, en réduisant à la moitié celles qui lui sont imputables, voyez encore quel énorme budget payé par l’inconduite. Et puis, qu’est devenue, dans la France entière, la vie de famille, l’éducation des enfants, l’esprit de société, la réunion dominicale des parents et des amis autour de la table modestement servie ? Tout a disparu avec la sanctification du dimanche.

 Vous expliquez-vous, maintenant, pourquoi les nombreuses aumônes qu’on verse chaque année dans le sein des populations n’améliorent pas leur sort ; pourquoi ces fleuves d’or coulent comme des gouttes d’eau dans le tonneau des Danaïdes ; pourquoi, malgré tant d’œuvres diverses de charité spirituelle et corporelle, l’immoralité devient de jour en jour plus générale et plus profonde ; pourquoi le paupérisme, ce chancre rongeur des sociétés modernes, au lieu d’être arrêté dans sa marche envahissante, menace, sous le nom de communisme, de dévorer bientôt les peuples profanateurs du dimanche ; pourquoi, enfin, à Paris, où ce désordre est au comble, les deux cinquièmes de la population meurent à l’hôpital ?

 Eh ! Mon Dieu ! L’explication n’est pas difficile à trouver : les sueurs de l’ouvrier et une partie des aumônes du riche vont au cabaret, et c’est la profanation du dimanche qui multiplie, qui enrichit le cabaret ; et le cabaret est le chemin de l’hôpital, quand il n’est pas celui du bagne.

 Comment pourrait-il en être autrement ? L’ouvrier qui travaille le dimanche se trouve seul le lundi. Sa femme est occupée soit au dehors, soit dans l’intérieur du ménage ; ses enfants sont en apprentissage ou à l’école : que voulez-vous qu’il devienne ? Il s’ennuie de sa solitude, et il va naturellement chercher au cabaret la société et les joies qu’il ne trouve pas au foyer domestique.

 Au contraire, s’il se reposait le dimanche, le danger de la solitude n’existerait pas pour lui. Libres d’occupations extérieures, sa femme et ses enfants seraient là pour le fixer. Leurs exemples, leurs sollicitations, la crainte seule de rester isolé, suffiraient, à la longue, pour lui faire prendre avec eux le chemin de l’église, et le rendre, ce qu’il ne sera jamais en profanant le dimanche, un bon père, un bon époux, un ouvrier honnête, laborieux, économe.

 Il reste donc bien établi que le mensonge le plus monstrueux qui ait jamais été commis, après celui de Satan au Paradis terrestre, consiste à dire que le travail du dimanche est une source de bien-être pour les particuliers ou pour les peuples. Il en est, il en a été, et il en sera toujours la ruine.

 Agréez, etc.

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L’archevêque de Chambéry soutient les guerrières du dimanche

Lu sur ledauphine.com :

Depuis 29 semaines, six femmes font de la résistance à Albertville. Corine, Peggy, Marie-Anne, Valérie, Agnès et Valérie sont salariées du magasin Ed et ne veulent pas travailler le dimanche. « On ne lâchera pas », lançait hier matin sous une pluie battante Corine Pointet.

Au fil des dimanches, leur détermination a surpris tout le monde. « Même nous », sourient celles qui se font appeler « les guerrières du dimanche ». Les voilà hissées au rang de symbole. Tous les dimanches, associations, syndicats, élus les rejoignent sur le parking du magasin. Hier, l’évêque de Savoie est même venu les encourager. Mgr Ballot s’est dit impressionné par la persévérance de ces six salariées. « Votre action a un sens pour toute la société ! Le dimanche est un jour où l’on doit, quand c’est possible, s’arrêter. Vivre comme on le souhaite. S’arrêter, cela a un sens très fort, cela veut dire que je ne suis pas le maître absolu du monde et que je ne dois pas l’exploiter sans limite ».

« Les guerrières du dimanche »

Corine, Peggy, Marie-Anne, Valérie, Agnès et Valérie, elles, revendiquent depuis plus de six mois de vivre leurs dimanches en famille, de « ne pas réveiller les enfants pour les emmener chez la nounou »… Elles répètent inlassablement que la majoration de 30 % appliquée au salaire dominical ne leur permet même pas de payer la nourrice. Depuis 29 dimanches, elles refusent de travailler, mais sont sur le parking avec petits gâteaux et banderoles.

Hier, le directeur régional du magasin était là aussi. Venu de Saint-Quentin-Fallavier, Serge Serrat distribuait des tracts sur les promotions du jour avec d’autres membres de la direction. « Une provocation », selon Mgr Ballot, tandis que le directeur régional expliquait « avoir embauché deux étudiants pour assurer l’ouverture du magasin le dimanche », « ne pas avoir perdu d’argent depuis le début du conflit ». Et se disait déterminé à maintenir cette ouverture dominicale : « La loi m’y autorise ».

Une loi que le maire d’Albertville, Philippe Masure, espère voir changer. Soutenant avec l’ensemble de son conseil municipal le combat des « filles d’Ed », il compte sur un arrêté préfectoral interdisant l’ouverture des grandes surfaces le dimanche à Albertville.

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La profanation du Dimanche : 7ème lettre

VIIeme lettre : La profanation du dimanche, ruine du bien-être.

4 mai.

I

Monsieur et cher ami,

Plus j’avance dans la tâche que votre amitié m’impose, plus l’abîme que je sonde devient large et profond. Chaque pas me conduit à la conviction raisonnée qu’on ne peut toucher à une seule des bases données par le christianisme à la société, sans opérer un ébranlement général. En particulier, il me devient évident comme le jour qu’on ne peut violer publiquement la grande loi du repos hebdomadaire sans transformer bientôt le sol d’une nation en un vaste champ de ruines [33]. La ruine du bien-être, dont je viens vous parler aujourd’hui, en est une nouvelle preuve.

« Pourquoi travaillez-vous le dimanche ? » Adressée à tous les profanateurs du saint jour, cette question amène invariablement sur leurs lèvres la réponse suivante : « Je ne puis pas faire autrement. — Et pourquoi ? — Parce que je suis obligé de contenter mes pratiques ; parce que je suis obligé de soutenir la concurrence ; parce qu’il est nécessaire que je sois en mesure à l’échéance de mes billets ; parce qu’il faut bien que je fasse mes affaires et que je réalise quelque bénéfice. » En d’autres termes, cette réponse signifie : Je travaille le dimanche parce que j’ai peur de perdre ou de ne pas gagner assez ; j’ai peur de ne pas arriver au bien-être que j’ambitionne, ou de ne pas conserver celui que je possède, ou de tomber dans le besoin.

Il est donc bien évident que l’intérêt, dans le plus grand nombre, est le vrai mobile de la profanation du dimanche. Or, jamais il ne fut plus clairement démontré que l’iniquité se ment à elle-même. Vous allez reconnaître que votre calcul est faux de tout point, absolument faux ; c’est-à-dire : 1° que le travail du dimanche ne procure aucun bien-être ; 2° qu’il est la cause la plus féconde du mal-être et de la misère.

II

De là, ce mot du saint curé d’Ars à ses paroissiens : « Je connais un bon moyen de se ruiner, c’est de prendre le bien d’autrui et de travailler le dimanche. »

D’abord, le travail du dimanche ne procure aucun bien-être. Pour faire croître un arbre, une plante, il ne suffit pas de les cultiver et de les arroser, il faut que Dieu leur donne l’accroissement, en leur ménageant avec sagesse l’air, la rosée, le froid et la chaleur. Qu’une seule de ces choses vienne à manquer, et tous les soins du jardinier sont perdus. De même, pour acquérir du bien-être et gagner de l’argent, il ne suffit pas de se livrer au travail, il faut que Dieu le bénisse et le fasse prospérer : vouloir se passer de lui, c’est bâtir sur le sable. L’homme a beau faire, c’est ici une loi qu’il ne parviendra point à éluder. Or, Dieu ne peut pas bénir, il n’a jamais béni, il ne bénira jamais le travail du dimanche. La raison en est que le travail du dimanche est un outrage à sa bonté et une révolte contre son autorité.

C’est un outrage à sa bonté. Ce divin Père, qui habille les lis des champs et qui nourrit les oiseaux du ciel, nous a dit : « Je sais mieux que vous-mêmes que vous avez besoin d’habillements et de nourriture : accomplissez avant tout ma volonté : travaillez, priez, reposez-vous quand je l’ordonne ; et soyez en paix, ma bonté vous donnera ce qui vous manque. En d’autres termes, travaillez comme je le veux, six jours de la semaine, et je vous nourrirai le septième. »

Il a dit ; et depuis six mille ans il tient parole. Je défie de citer dans l’histoire ancienne ou dans l’histoire contemporaine un homme, une famille ; une nation qui ait manqué du nécessaire, pour avoir respecté le repos du dimanche. S’il en était autrement, Dieu serait-il un père ? ne serait-il pas le plus injuste de tous les tyrans ? Quoi ! il me défend de travailler, et parce que je lui obéis, il me laisse manquer du nécessaire ! il me prive d’un légitime bien-être ! il me punit de ma docilité ! Lui-même encourage donc la violation de sa loi ! Dans le délire de son orgueil, Proudhon prononça-t-il jamais un plus horrible blasphème ?

C’est une révolte contre son autorité : nouvelle raison pour laquelle Dieu ne peut pas le bénir, ne l’a jamais béni, ne le bénira jamais : Quoi ! Dieu condamne, Dieu frappe de châtiments terribles la révolte contre l’autorité humaine, la révolte des sujets contre leurs princes, la révolte des enfants contre leur père, et il sanctifierait par des bénédictions, la révolte contre lui-même et contre sa loi ! ! Évidemment il n’en peut être ainsi : la raison le dit, et les faits le démontrent. Afin de rendre la preuve plus péremptoire, j’établis la question sur sa plus grande échelle, et, comparant les nations aux nations, je dis : Si le travail du dimanche est une source de bien-être, la nation qui travaille le dimanche doit, toutes choses égales d’ailleurs, jouir de plus de bien-être que la nation qui ne travaille pas ; et la même nation qui ne travaillait pas hier et qui travaille aujourd’hui, doit être plus riche aujourd’hui qu’hier. Voyons.

III

Autrefois la France était le modèle des peuples pour le respect du jour sacré : sa fidélité l’avait-elle appauvrie ? L’avait-elle empêchée de parvenir à ce degré de bien-être et de prospérité qui faisait sa gloire et le légitime sujet de l’ambition de ses voisins ? Depuis qu’elle foule aux pieds la loi divine, est-elle devenue plus riche, plus heureuse ? Ses impôts sont-ils moins lourds ? Ses finances plus prospères ? Sa dette moins considérable ? Le bien-être général a-t-il augmenté ? Les utopistes ont beau chanter, sur vingt gammes composées de chiffres groupés à leur manière, le bien-être toujours croissant du peuple émancipé ; le peuple émancipé n’en croit rien, et jamais il ne se trouva plus mécontent.

Dans le fait, dit un homme aussi judicieux observateur que spirituel écrivain, il n’est nullement prouvé que les objets de première nécessité soient aujourd’hui plus abondants et à meilleur compte qu’autrefois. Ce qui se fait à la mécanique, ce qui est d’industrie pure, présente sous ce rapport un magnifique perfectionnement : on a pour rien des bonnets de coton, des blouses, des journaux, des polichinelles et des épingles. Mais paye-t-on moins cher qu’il y a cent ans le pain, la viande, le vin passable, les légumes, les œufs, les fruits et le lait ? Le pauvre peuple a-t-il plus abondamment et à meilleur marché du bois pour son hiver ? Dépense-t-il moins en huile et en chandelle ? Est-il mieux logé pour le même prix ? À-t-il des vêtements plus chauds dans la mauvaise saison ?

Sur tout cela, il y a des allégations affirmatives, mais des preuves, je n’en connais pas, et je crois que le contraire serait plus facile à établir. Et puis, quand on aura fait le compte des prix absolus, il faudra faire la comparaison des salaires, et après celle-ci, celle de la quantité du travail demandé avec le nombre de bras travailleurs ; et si nous voulons bien regarder avec nos deux yeux le fléau de la concurrence ouvrière et commerciale, nous enquérir de ce que gagnent aujourd’hui la plupart des femmes par douze heures de travail à l’aiguille ; enfin, compter les jours de chômage de la plupart des industries, nous serons fondés à douter que la condition des classes pauvres soit aujourd’hui comparativement prospère, et nous comprendrons comment les meilleurs et les plus raisonnables se plaignent de leur sort, beaucoup plus amèrement que ne faisaient les générations précédentes.

L’augmentation de bien-être dont on parle tant est donc au moins fort contestable ; ce qui ne l’est pas, c’est l’augmentation du nombre des pauvres. Tandis qu’en 1789, la France, fidèle à l’observation du dimanche, ne comptait que quatre millions de pauvres sur vingt-six millions d’habitants, elle en compte aujourd’hui sept millions sur trente-cinq millions d’âmes.

Ce qui n’est pas contestable non plus, c’est que la consommation de la viande était, à la même époque, beaucoup plus considérable qu’elle ne l’est aujourd’hui. Pour n’en citer qu’un exemple, la consommation particulière de la ville de Paris était, en 1789, de 25 pour 100 plus forte qu’en 1845. Si donc, comme on le dit, on mangeait moins de pain, c’est qu’on mangeait plus de viande. Aujourd’hui nous suivons la marche inverse, et le terme du progrès sera une population mise au complet régime des pommes de terre ou du pain sec.

IV

Après avoir comparé la France avec elle-même, comparons les nations avec les nations. Il y a quatre-vingts ans, toutes les nations civilisées du globe observaient religieusement le dimanche ; une seule exceptée, toutes l’observent encore.

L’exception, c’est la France. Or, sa position géographique, la fertilité de son sol, l’industrie de ses habitants, leur activité, leur génie même, ne la rendent inférieure à aucun peuple. Nul soin religieux n’a distrait sa pensée du travail et de la spéculation, et chaque année elle a eu cinquante-deux jours de travail de plus que les autres. Si le travail du dimanche est une source de richesses, à coup sûr le peuple profanateur doit être aujourd’hui le premier pour le bien-être et la prospérité. C’est justement le contraire qui est la vérité.

Tandis que tous les peuples ont grandi en force, en territoire, en richesse, en tranquillité et en bien-être, la France a déchu sous tous ces rapports. À ceux qui en doutent je conseille de lire l’ouvrage que vient de publier un de vos plus savants collègues, M. Raudot. La décadence morale et matérielle de la France, depuis soixante ans, y est écrite en faits et en chiffres qui défient tous les optimistes et tous les incrédules.

Mais, sans aller si loin, il suffit d’ouvrir les yeux et de regarder, Pour restreindre l’horizon, je vous dirai, voyez seulement l’Angleterre et les États-Unis. Parce qu’ils continuent de témoigner le respect le plus édifiant pour le jour sacré du repos, ces deux peuples, auxquels nous ne le cédons sous aucun autre rapport, en sont-ils moins les deux rois de la fortune et de l’opulence ? Leur commerce est-il moins florissant que le nôtre ? leur marine moins puissante et moins belle ? leur industrie moins avancée ? leur agriculture moins intelligente ? leur bien-être moins général et moins solide ? Si le cadre vous parait trop restreint, parcourez l’Europe entière, et j’ose de nouveau défier tous les chercheurs de citer un seul homme, une seule famille, une seule province, une seule nation que la sanctification du dimanche ait appauvrie ou empêchée de s’enrichir.

V

Ma tâche n’est pas finie ; car j’ai ajouté que la profanation du dimanche est la cause la plus féconde du mal-être et de la misère. Qu’il s’appelle homme ou peuple, le profanateur du repos sacré foule aux pieds la défense divine, par l’amour d’un gain temporel. La crainte de perdre ou le désir d’avoir, tel est, sous un nom ou sous un autre, le motif de son coupable travail. Ici encore il est dupe ; il oublie que vouloir édifier quand Dieu le défend, c’est faire des ruines, et parce qu’il n’est pas toujours frappé immédiatement dans son bien-être, il dit fièrement : J’ai travaillé le dimanche, et quel mal m’en est-il arrivé ? Attendons un peu. Les peuples d’Italie ont un proverbe qui dit : Dieu ne paye pas tous les samedis, mais il ne fait jamais banqueroute.

Depuis 1789, la France ne cesse de répéter : J’ai travaillé le dimanche, et quel mal m’en est-il arrivé ? En quoi mon bien-être en a-t-il souffert ? Voici la réponse : Depuis 1789, il n’est sorte d’épreuves, d’humiliations, de douleurs, de misères et de calamités que la France n’ait subies. La terre a continuellement tremblé sous ses pas, elle tremble encore ; des révolutions sans égales dans l’histoire l’ont couverte de ruines, de sang et d’ossements. Sur sa tête le ciel est devenu d’airain, et des fléaux de tout genre sont tombés sur elle.

Nulle autre nation n’a été aussi souvent déchirée par la guerre civile ; deux fois elle a été visitée par la peste ; deux fois la disette a livré aux angoisses de la misère ceux de ses enfants qu’elle ne livrait pas aux horreurs de la faim ; pendant cinq années, les débordements de ses grands fleuves ont ravagé ses villes et ses campagnes ; enfin, une inondation, telle qu’on n’en vit jamais de mémoire d’homme, a porté la désolation dans ses plus riches provinces, et complété la conspiration générale des éléments contre le peuple profanateur du dimanche.

Malgré tout cela, la France aveugle continuait de tout sacrifier au culte de l’or et de répéter fièrement : J’ai travaillé le dimanche, et quel mal m’en est-il arrivé ? Pendant dix-huit ans, son roi ne prononça pas un discours officiel sans la féliciter de sa prospérité toujours croissante, sans glorifier le culte de la matière et sans l’encourager dans la voie où elle était entrée. Dieu laisse dire tous ces flatteurs ; il laisse faire tous les artisans d’iniquité : il se tait sur la profanation de sa loi. Cependant son heure arrive ; et dans un clin d’œil, sans qu’on puisse dire comment, la royauté de la matière, avec toute cette prospérité, s’évanouit comme une bulle de savon au souffle du vent.

La panique est générale, le capital s’effraye, la confiance se retire, le commerce est ébranlé, le travail est en chômage, toutes les fortunes chancellent, les faillites tombent comme la grêle dans un jour d’orage, la banqueroute publique menace d’engloutir, je ne dis pas ce qui reste de prospérité, mais d’aisance : jamais crise aussi violente, aussi générale, aussi durable, n’avait torturé la France, dont le bilan accuse dix milliards de perte en trois jours ! Tel est le bénéfice net de la profanation du dimanche pendant soixante ans.

VI

Qu’en savez-vous ? et sur quel motif attribuez-vous les calamités de la France à la profanation du dimanche ? Voilà ce que des milliers d’hommes grands et petits me crient avec, froncement de sourcil, haussement d’épaules et rires de toute nature. Ce que j’en sais ? Je vais vous le dire : Je sais qu’il n’y a pas d’effet sans cause ; Je sais que Dieu gouverne les nations d’après des lois également justes et invariables ; Je sais que, parmi ces lois, il en est une qui dit : Le coupable sera puni par où il aura péché [34] ; Je sais que l’amour du gain est la vraie cause de la profanation du dimanche ; Je sais que les pertes temporelles sont la punition adéquate de la cupidité ; Je sais donc que nos calamités financières sont le salaire légitime de la profanation du dimanche ; Je le sais et par les lois de la logique et par la notion même de la sagesse de Dieu. Ne vous semble-t-il pas à vous-même très-logique et très-conforme à la sagesse infinie de guérir le mal par un remède qui l’atteint dans sa cause ? Voilà ce que je sais ; voici maintenant ce que je ne sais pas :

Je ne sais pas qu’il y ait des effets sans cause ; Je ne sais pas que Dieu ait abdiqué ; Je ne sais pas que la loi qui condamne l’homme à être puni par où il pèche, ait cessé d’être en vigueur ; Je ne sais pas pourquoi Dieu n’ôterait pas les biens temporels à un peuple qui veut s’enrichir malgré lui ; Je ne sais pas pourquoi Dieu serait moins habile qu’un médecin ordinaire, dont le premier soin est de proportionner le remède au mal ; Je ne sais pas pourquoi, humainement parlant, le peuple profanateur du dimanche est depuis soixante ans le plus bouleversé, le plus agité, le moins tranquille, et, comparativement, le moins prospère de tous les peuples ; Je ne sais pas pourquoi, toujours humainement parlant, l’Angleterre et les États-Unis, qui, sous aucun rapport, ne valent mieux que la France, mais dont le respect pour le jour du Seigneur nous fait rougir, marchent à la tête de la prospérité matérielle et de la fortune. Voilà ce que je ne sais pas, et ce que je serais charmé d’apprendre de nos grands hommes.

Vous comprenez, du reste, monsieur et cher ami, que je suis loin de vouloir attribuer exclusivement à la profanation du dimanche, toutes les calamités de la France : j’ai voulu seulement rendre à cette cause de ruine la trop large part qui lui revient dans nos malheurs. Déterminer l’étendue de son influence, je ne le puis ; mes lettres précédentes vous ont montré qu’elle est incalculable. Si donc les peuples ou les hommes profanateurs du dimanche veulent entendre un conseil, je leur dirai : Prenez garde ; vous vous attaquez à plus fort que vous : on ne se moque pas de Dieu impunément ; vouloir vous enrichir sans Dieu et malgré Dieu, c’est tenter l’impossible, c’est provoquer la foudre.

Agréez, etc.

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La profanation du Dimanche : 6ème lettre

VIe lettre : La profanation du dimanche, ruine de la liberté.

23 avril.

Monsieur et cher ami,

I

Auriez-vous la charitable et très intéressante fantaisie d’égayer un nombre de vos collègues et de jouir de leurs gros rires d’incrédulité ; ou, mieux encore, seriez-vous dominé du désir de vous entendre appeler réactionnaire, et moi jésuite ? En ce cas, je vais vous indiquer l’infaillible moyen de réussir à l’un et à l’autre. Communiquez à messieurs tels et tels, qui siégent sur la montagne rouge, et même sur la montagne blanche, cette lettre, où j’ai la prétention d’établir que la profanation du dimanche est la ruine de la liberté.

Comme je dois m’attendre à opérer sous un feu croisé d’objections, vous ne trouverez pas mauvais que je commence par me mettre à couvert. Dans les guerres de discussion, le vrai bouclier c’est la logique. Pour être de bon aloi, la logique doit procéder de définitions inattaquables et se développer en inductions rigoureusement enchaînées les unes aux autres ; c’est ainsi que la rose sort du bouton, et le bouton de la graine. Mes préliminaires établis, j’arrive aux définitions et je demande : Qu’est-ce que la liberté ? Quelles en sont les limites ? Quelles en sont la base et la condition ?

II

Nous pouvons bien dire de la liberté, monsieur et cher ami, ce qu’on a dit d’une institution célèbre : « Beaucoup en ont parlé, mais bien peu l’ont connue. » D’abord, il existe par le monde, à l’heure qu’il est, des millions d’homes qui regardent la liberté comme le droit de faire tout ce qu’on veut. S’il en était ainsi, je me hâterais de prendre mon bâton et mon bréviaire, et j’irais habiter l’empire de la lune ; et cela pour une excellente raison : c’est que la terre serait inhabitable.

Admettons, en elle, que la liberté soit le droit pour chacun de dire et de faire tout ce qui lui passe par l’esprit, sans autre règle que ses caprices ; supposons ensuite un pays jouissant de cette heureuse liberté. Voici un homme qui déchire votre réputation, comme l’animal affamé déchire sa proie. Vous lui en demandez la raison. — La raison ? C’est que cela me plaît et que je suis libre de le faire. — Ah ! Tu es libre de déchirer ma réputation, et cela te plaît ! Je suis donc libre, moi aussi, de déchirer la tienne, et j’y trouve mon plaisir. Et voilà deux citoyens qui, en vertu de la liberté, se disent toutes les injures imaginables.

En voici un autre qui, s’approchant d’un air caressant, vous donne un vigoureux soufflet et vous vole votre bourse. — Coquin ! Lui dites-vous, non content de me frapper, tu me voles ? — Eh ! Oui, je suis libre de le faire, et cela me plaît. — Ah ! Tu es libre de me souffleter et de me voler ! Je suis donc libre, moi aussi, de te rendre la pareille, Et voilà deux citoyens qui en vertu de la liberté, se battent comme des boxeurs et se dévalisent comme des brigands. Ou la liberté donne de pareils droits, ou elle ne les donne pas. Si elle les donne, j’ai eu raison de dire que le pays soumis à son empire est un coupe-gorge ; si elle ne les donne pas, il faut nécessairement reconnaître que la liberté se renferme dans certaines limites.

III

Quelles sont ces limites ? Avant de le dire, concluons que la liberté n’est pas, ne peut pas être le droit de tout faire. Bien plus, quoique l’homme libre puisse faire le bien et le mal, le pouvoir de faire le mal n’est nullement essentiel à la liberté ; autrement Dieu ne serait pas libre, ou sa liberté serait moins parfaite que celle de l’homme.

Autrement encore, toutes les lois des nations seraient de monstrueux attentats car toutes ont pour but d’enchaîner la puissance de faire le mal, et M. Proudhon aurait raison de soutenir que l’anarchie est l’état normal de l’homme. La liberté ne consistant ni dans le pouvoir de faire tout ce qu’on veut, ni dans la faculté de faire le mal, elle doit donc se définir : le pouvoir de faire le bien ; ou, ce que j’aime moins, le droit de faire ce qui ne nuit à personne.

Me demanderez-vous maintenant quelles sont les limites de la liberté ? Je viens de le dire : les limites de la liberté sont les droits d’autrui. Par autrui, j’entends Dieu, le prochain, et nous-mêmes, si vous le permettez. Celui-là seul est donc libre, et mérite d’être appelé tel, qui, dans ses paroles et dans ses actions, respecte tous les droits, ou, en d’autres termes, qui accomplit tous ses devoirs envers Dieu, envers ses semblables et envers lui-même. Ces devoirs ont leur raison et leur règle dans la volonté infaillible de Dieu.

De là, cette conséquence inévitable, que l’homme ou le peuple le plus libre est celui qui rencontre le moins d’obstacles pour accomplir et qui accomplit le plus fidèlement la volonté de Dieu en toutes choses. Telle est la belle définition que l’Église trous donne de la liberté humaine : Servir Dieu, dit-elle, c’est régner [30].

IV

Or, deux obstacles permanents s’opposent à cette puissance du bien, et tendent, par conséquent, à violer la liberté de l’homme : j’ai nommé nos propres passions et les passions d’autrui. C’est un fait que tout homme se trouve gêné dans le cercle de ses devoirs, qu’il éprouve je ne sais quelle secrète démangeaison d’en sortir, et ainsi d’usurper sur les droits de Dieu, de ses semblables et de son âme elle-même au bénéfice de son corps. Pour n’être pas vaincu, il est obligé de rester constamment sous les armes. Telle est même la violence de la lutte, que les plus braves s’écrient en gémissant : Infortuné que je suis ! je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas [31].

Tant que l’homme n’est point parvenu à maîtriser ses puissances fougueuses, il est esclave. En cette qualité, vous le voyez traîné, la corde au cou, vers tout ce qu’il y a d’opposé au devoir, et sa liberté ne semble plus être que le funeste pouvoir de faire le mal. Il arrive même qu’il ne la sente plus, qu’il ne la comprend plus que par là. Dans cet étrange renversement, il appelle entrave, tyrannie, despotisme, tout ce qui tend à délivrer en lui la puissance du bien, en enchaînant la puissance du mal.

Alors, quel que soit son nom, toute autorité lui pèse ; il l’insulte en lui-même, il la hait, il la maudit. Afin de lui ôter son prestige, il la livre à la dérision ; et son plus ardent désir est de voir le jour, où il pourra en briser le sceptre et le fouler aux pieds. Qu’un homme, qu’un peuple qu’un monde réussisse dans cette lutte aveugle contre sa propre liberté : aussitôt les passions érigées en lois deviennent de nouveaux et redoutables obstacles à la liberté de tous. Le bien ne peut plus s’accomplir qu’au péril de la fortune ou de la vie, et le martyr seul demeure indépendant.

V

Il est donc bien évident que l’affranchissement des passions ou la liberté intérieure est la source de la liberté extérieure. Un homme, un peuple corrompu qui parle de liberté, est un aveugle qui parle des couleurs ; un homme, un peuple corrompu, qui se croit libre, est un fou qui, dans le cabanon où il est chargé de chaînes, se croit le modérateur du monde ; un homme, un peuple corrompu, qui se flatte de parvenir à la liberté en renversant Dieu de ses autels, et les rois de leur trône, est un forcené qui abat les digues d’un fleuve pour empêcher l’inondation.

Non, monsieur, et mille fois non, la liberté n’eut jamais la corruption pour mère ni pour sœur ; jamais pour piédestal un pavé souillé de sang ; jamais pour garantie un chiffon de papier sur lequel est écrit, fût-ce en lettres d’or : liberté, égalité, fraternité. La liberté est fille du courage et compagne de la vertu : elle a sa base dans les profondeurs du cœur. Tout cœur affranchi de la tyrannie des passions est libre ; s’il n’en est pas affranchi, il peut usurper le nom de la liberté, mais la réalité lui manque : il n’a que la licence, et la licence c’est l’esclavage.

En un mot, et dans nos temps d’illusions et de mensonge, permettez que j’insiste sur ce point essentiel la corruption est la tyrannie des vices ; la tyrannie des vices est la servitude des âmes ; la servitude des âmes est le présage infaillible de la servitude des corps. Tout peuple corrompu est esclave de droit. C’est un bétail exposé sur un champ de foire, qui n’attend que l’acheteur. Vous savez que l’Abd-el-Kader de son époque : Jugurtha, jeta cette foudroyante prédiction à la face de la Reine du monde, et Jugurtha disait vrai [32]. Sa parole n’a pas vieilli, en sorte que nous devons tenir pour certain que le peuple le plus près de l’esclavage est le peuple le plus corrompu, à moins qu’il ne soit condamné à périr.

VI

Mais qui peut affranchir l’homme de la tyrannie des passions ? Dans les lettres précédentes, nous avons dit, nous avons mieux fait, nous avons démontré qu’une seule chose en est capable : la foi. Or, il n’y a pas de foi sans religion, et il n’y a pas de religion avec la profanation du dimanche nous en avons aussi donné la preuve. Avis maintenant à notre siècle, qui ne rêve que la liberté, qui ne parle que de la liberté, qui ne travaille que pour la liberté, qui ne peut vivre sans la liberté.

Eh bien ! Dans son langage et dans son culte, il est sincère, ou il ne l’est pas. S’il est sincère, qu’il prenne donc les moyens d’arriver à la fin il les connaît maintenant. Ni les lois, ni les formes gouvernementales, ni les révolutions, ni les utopies, ni les discours, ni les agitations fébriles, ni les émeutes, ni les barricades ne changeront la nature des choses la liberté est incompatible avec la corruption ; la corruption règne partout où ne domine pas la foi ; la foi cesse de dominer partout où la loi sacrée du dimanche est méconnue : c’est à prendre ou à laisser.

S’il n’est pas sincère, je n’ai rien à lui dire le seul sentiment qu’il puisse inspirer est une profonde pitié.

VII

A ce point de vue général et comme ruine de la religion, la profanation du dimanche est donc bien réellement la ruine de la liberté. Elle l’est encore pour une raison plus directe et plus sensible. En effet, la Constitution française proclame la liberté des cultes. Si ce n’est pas un vain mot, nul n’a le droit d’insulter au culte catholique, qui, après tout, est le culte de la majorité. À plus forte raison, nul n’a-t-il le droit d’empêcher les catholiques d’accomplir les préceptes de leur religion.

Eh bien ! je vous le demande, monsieur le représentant, qu’est-ce que la profanation du dimanche, sinon une insulte sanglante, jetée périodiquement à la face du catholicisme, un outrage odieux fait à tout ce qu’il y a de chrétiens fidèles ? Est-ce en les froissant ou en les laissant froisser dans tout ce qu’elle sont de plus sensible, que le gouvernement espère conquérir les sympathies des populations religieuses de nos provinces ? Son intérêt ne lui commande-t-il pas de les ménager ? N’est-ce pas encore là que se trouvent les principes d’ordre, de fidélité, de dévouement, dernière digue au flot qui menace de nous envahir ?

Ce n’est pas tout : la profanation du dimanche est un attentat direct à la liberté d’une foule de négociants, d’entrepreneurs et d’ouvriers. Elle force le négociant catholique à transgresser la loi sacrée du dimanche en ouvrant ses magasins, en restant à son comptoir, en vendant à qui se présente, sous peine de perdre ses pratiques, de manquer la vente et de n’être pas, au jour de l’échéance, en mesure de faire face à ses engagements. Elle y force l’entrepreneur, l’industriel, sous peine de succomber à la concurrence écrasante que lui feront des confrères moins fidèles que lui.

Surtout elle y force l’ouvrier « C’est demain dimanche, je ne viendrai pas travailler, dit-il le samedi soir à son maître, en recevant sa rente : C’est ton affaire ; mais, si tu ne viens pas demain, tu peux chercher de l’ouvrage ailleurs. »

Et le malheureux père de famille, qui n’a que ses bras pour vivre et pour faire vivre ses enfants, se voit contraint de profaner le jour du repos.

S’il était chrétien, dit-on, ainsi que tous les autres profanateurs du dimanche, ils sauraient bien conserver leur liberté, et prendre pour règle la devise de leurs maîtres dans la foi : Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes ; puis, refusant de vendre ou de travailler, ils s’abandonneraient aux soins de la Providence. Vous comprenez sans peine que je suis loin d’applaudir à la conduite des uns ou des autres ; mais il faut convenir aussi que la contrainte morale qu’on leur impose, n’en est pas moins une violation de la liberté.

Ignore-t-on que le travail refusé par les ouvriers bons chrétiens, sera offert aux ouvriers moins fidèles et accepté par eux ? N’est-il pas clair que les pratiques vont de préférence chez celui qui satisfait le plus promptement à leurs demandes ? Or, est-il moral de frapper dans ses intérêts le chrétien fidèle à sa religion, et d’assurer un gain à celui qui se moque des lois religieuses ?

Est-il équitable, et cela au mépris de la loi civile elle-même, de placer chaque dimanche les catholiques entre leur intérêt et leur devoir ? Est-il permis de les exposer à une tentation permanente à laquelle, malgré leur volonté, un très grand nombre se laisse entraîner ? Le gouvernement qui tolère un pareil abus, qui l’autorise même par son exemple, est-il le protecteur sincère de la liberté ? Est-il le gardien loyal de la Constitution ? Je vous en fais juge.

En attendant, il demeure bien établi que la profanation du dimanche est la ruine de la vraie liberté, qu’elle tue dans son principe, et la violation flagrante de la liberté religieuse, consacrée par les lois ; en sorte qu’elle tend à faire de nous un peuple d’esclaves. Grâce à elle, riches et pauvres sont esclaves ; elle rive à leur cou les chaînes des passions, comme le grillet au pied du forçat. Le négociant est esclave ; elle l’attache à son comptoir, comme le janitor des Romains à la garde de la maison. L’entrepreneur est esclave ; elle le fixe à son bureau, et fait de lui une mécanique à calculer. L’ouvrier est esclave ; elle le cloue à son métier, à son établi, à son enclume, comme les rouages secondaires sont cloués au volant d’une machine à vapeur.

Agréez, etc.

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La profanation du Dimanche : 5ème lettre

Ve lettre : La profanation du dimanche, ruine de la famille.

13 avril

Monsieur et cher ami, 

Ce que vous me dites dans votre réponse de l’inintelligence du pays légal, n’a rien qui doive étonner. Notre pays légal n’est pas chrétien ; ce qui veut dire, je lui en demande pardon, qu’en fait de lois sociales, de salut social, de progrès social, il est aveugle et impuissant. Le mot est aussi vrai qu’il est vieux, et il a trois mille ans ; s’il le trouve dur, il peut s’en prendre à celui qui l’a prononcé. « Vains sont tous les hommes politiques et autres, ou qui n’est pas la science de Dieu [29]. » 

En attendant, je le répète, c’est le malheur et le châtiment des peuples matérialistes de perdre la connaissance des lois fondamentales des sociétés. L’homme sans foi religieuse ne sait pas que la société est un fait divin ; un fait qui subsiste en vertu des lois que l’homme n’a pas établies, et auxquelles il ne peut toucher sans produire un ébranlement ou une ruine. Il croit, au contraire, qu’il lui est donné de faire une société, comme à l’architecte de bâtir une maison ; de soutenir la société chancelante avec des lois de sa façon, comme on soutient une masure avec des étais. 

Cerces, si les lois humaines pouvaient seules assurer l’existence d’une nation, jamais nation n’aurait eu de gage plus positif de longévité que la France moderne. Plus de soixante-dix mille lois et décrets : quelle source de vie ! Quelle garantie de prospérité ! Il n’en va pas ainsi ; malgré toutes les lois humaines si nombreuses et si savamment élaborées qu’elles soient, la violation d’une seule loi divine suffit pour amener une série de ruines partielles, qui finissent tôt ou tard par une ruine complète. 

A l’exemple que je vous en ai donné dans ma dernière lettre, je vais en ajouter un second, et montrer non pas à vous, monsieur le représentant, qui le savez, mais à plusieurs de vos collègues qui ont l’air de l’ignorer, que la profanation du dimanche est la ruine de la famille. 

II 

Rien de plus nécessaire, rien de plus délicieux, rien de plus honorable que la famille : voilà qui est vrai toujours. Mais, dans les temps actuels, où la société est divisée en mille partis qui se détestent, en attendant qu’ils se déchirent, la famille est le seul bien commun qui reste à l’homme. Si donc j’établis avec la dernière évidence que la profanation du dimanche détruit cette chose si indispensable, si sainte et si douce, sera-t-il besoin d’autre motif pour ramener immédiatement le repos sacré du septième jour ? Eh bien ! oui ; la profanation du dimanche est la ruine de la famille. En effet, il n’y a pas de famille, sans la pratique des devoirs qui la constituent, et sans le lien qui unit les membres qui la composent. 

III 

Elément primitif de l’Église et de l’État, la famille a pour but d’alimenter l’une et l’autre, en entretenant le fleuve des générations humaines. À l’église, elle donne des fidèles : à l’État, des citoyens. De là, des devoirs religieux et des devoirs civils. Ces devoirs sont les lois qui unissent entre eux les membres qui la composent : devoirs de nourrir, d’instruire, de surveiller, de reprendre et d’édifier, de la part du père et de la mère ; et, de la part des enfants, devoirs de respecter, d’aimer, d’obéir, d’assister les auteurs de leurs jours. La connaissance de ces devoirs sacrés, c’est la religion qui la donne, comme elle donne le dévouement nécessaire pour les accomplir. Faites maintenant que le dimanche soit profané par tous les membres ou seulement par le chef de la famille, aussitôt c’en est fait des devoirs qui la constituent. 

IV 

En effet, plus d’assistance commune aux instructions qui apprennent à tous les membres de la famille leurs obligations réciproques. 

Instructions nécessaires au père, à qui elles redisent, et cela en présence de tous les fidèles, en présence de sa femme et de ses enfants, qu’une grande dignité lui est conférée, mais qu’une grande responsabilité pèse sur lui ; qu’il est revêtu de la double autorité du sacerdoce et de l’empire, non pour être un despote, mais le ministre de Dieu pour le bien ; qu’il doit, image vivante de Dieu, commander, reprendre, gouverner sa maison avec sagesse et équité, comme Dieu lui-même gouverne le monde. 

Instructions nécessaires à la mère, à qui elles redisent, et cela en présence de tous les fidèles, en présence de son mari et de ses enfants, que sa vie doit être un dévouement de tous les jours et de toutes les heures ; qu’elle-même doit être l’ange de la soumission, de la pudeur, de la clémence, de la charité, du travail et de la paix, afin de diriger l’intérieur de sa famille, comme la Providence elle-même dirige toutes choses par la double puissance de la douceur et de la force. 

Instructions nécessaires au père et à la mère, à qui elles redisent, et cela en présence de tous les fidèles, en présence de l’un et de l’autre et de leurs enfants, que la religion et la société ont les regards fixés sur eux ; que leurs enfants sont un dépôt sacré, et qu’il leur en sera demandé compte sang pour sang. 

Instructions nécessaires aux enfants, à qui elles redisent, et cela en présence de tous les fidèles, en présence de leurs pères et mères, de leurs frères et sœurs, qu’ils ont, sous peine de crime devant Dieu et devant les hommes, et de malheur en ce monde et en l’autre, quatre devoirs sacrés à remplir envers leurs parents : le respect, l’amour, l’obéissance, l’assistance spirituelle et corporelle avant et après leur mort. 

Que ces instructions viennent à cesser, et sur-le-champ la connaissance des devoirs de la famille s’affaiblit, pour n’être bientôt qu’un vague souvenir sans influence sur la conduite. La sainte dignité de leur mission est oubliée par les parents. À leurs yeux l’enfant n’est plus un candidat du ciel, mais un citoyen de la terre, mais un petit de l’espèce humaine. Ils croiront avoir accompli toute justice, lorsqu’ils auront soufflé au cœur de leurs fils et de leurs filles l’amour des biens de ce monde, en leur procurant les moyens de le satisfaire : c’est-à-dire lorsqu’ils auront formé des recrues au socialisme et au communisme, terme final auquel aboutissent, nécessairement, par une route ou par une autre, les tendances de l’homme sans espérance au delà du tombeau. 

Alors du foyer domestique s’échappent des essaims d’êtres malfaisants, et d’autant plus dangereux que rien dans leur âme ne répond aux grandes notions de devoir de sacrifice et de vertu. Comment la société, dans laquelle ils entrent ainsi préparés, ne ressentirait-elle pas profondément le contrecoup des principes de désordre qu’ils lui apportent ? 

Et puis, la connaissance des devoirs ne suffit pas : il faut le courage de les accomplir. Or, nuls devoirs n’exigent autant de dévouement, de sollicitude, de sacrifices, de persévérance, c’est-à-dire de véritable courage, que les devoirs de la famille. Dieu seul peut le donner et le soutenir. Le donnera-t-il si l’on ne daigne pas même le lui demander ? Et le demande-t-on sérieusement, quand on profane le jour consacré à la prière ? 

Hélas ! Les parents profanateurs du dimanche ne prient ni ce jour-là ni les autres, et bientôt les enfants eux-mêmes ne prient plus. Mais sans prières, et surtout sans prières en commun au pied des saints autels sans participation commune au banquet divin ; sans édification mutuelle, par conséquent sans la grâce divine, que devient le courage chrétien, que devient la famille ? 

Les mauvais instincts, inhérents à la nature humaine reprennent l’empire, et vous avez des pères durs, emportés, capricieux, insouciants, débauchés ; vous avez des mères molles, impatientes ; mondaines, paresseuses et trop souvent infidèles ; vous avez des enfants irrespectueux ! Insoumis, libertins, sans affection ; dévorés du désir de l’indépendance ; et, au, lieu d’abriter un paradis, le toit domestique ne couvre qu’un enfer : la famille n’existe plus. 

Ce n’est point ici une supposition gratuite, c’est un fait connu ; un fait dont le plus obscur village de la plus obscure province présente la triste preuve ; un fait que toutes nos villes vous offrent vingt fois dans la longueur d’une rue ; un fait qui se révèle chaque jour par des querelles, des divisions, des procès scandaleux, des blasphèmes, des larmes, des traits d’ingratitude et de dureté qui font trembler et rougir. 

VI 

Combien de fois, monsieur et cher ami, n’avez-vous pas été frappé de ce symptôme de décadence qu’offre, parmi nous, la société domestique ! L’insubordination y semble à l’ordre du jour, et j’avoue que c’est pour moi un des présages les plus certains de la ruine prochaine dont sont menacées les nations vieillies de l’Europe méridionale. L’état de la famille détermine l’état des sociétés. 

Jusqu’à un certain point, les États peuvent exister sans mœurs publiques, mais non sans mœurs domestiques : témoins deux grands faits qui n’ont point échappé à vos méditations. Le premier appartient au monde antique, le second subsiste encore : je veux parler de l’empire romain et de l’empire chinois. 

Je me suis souvent demandé quel était le lien social qui avait maintenu si longtemps ces deux colosses à l’état de nation ? 

Si je considère la religion, la législation, la justice, les mœurs publiques de ces deux peuples, loin de trouver des principes de vie, je vois partout les germes les plus actifs de dissolution. Le matérialisme le plus grossier y pénètre tout, y domine tout, y tient lieu de tout ; si bien que le Chinois d’aujourd’hui vous dira qu’il est sur la terre pour manger du riz, comme le Romain d’autrefois disait qu’il y était pour manger du pain et assister aux jeux du cirque : panem et circenses. 

Néanmoins, toute chose a sa raison d’être. Où trouver celle de ces deux gigantesques empires ? Uniquement dans le respect de l’autorité paternelle, c’est-à-dire dans le lien domestique. Nulle part, vous le savez mieux que moi, ce lien ne fut plus étendu, plus fort, plus sacré. Quand il se rompit, l’empire romain tomba en poussière ; quand il se rompra dans le Céleste Empire, nous verrons la même catastrophe. 

VII 

Mais la profanation du dimanche n’est pas la ruine de la famille seulement parce qu’elle conduit à l’ignorance et à l’oubli des devoirs qui la constituent, elle l’est encore parce qu’elle brise le lien qui unit les membres qui la composent. Connaît-on bien la vie des artisans, des ouvriers, et de la plupart des habitants des campagnes, c’est-à-dire des trois quarts des hommes ? Avant le jour, le chef de la famille est debout. L’heure du travail l’appelle ; il sort de sa maison sans avoir vu sa famille, qui repose encore dans les bras du sommeil. Deux fois le jour, il vient prendre, en courant, la nourriture nécessaire au soutien de ses forces. Alors ses enfants sont absents, retenus à l’école ou au travail, et il ne les voit ni ne leur parle ; s’ils sont présents, il ne les voit, il ne leur parle qu’à la hâte. 

Le soir arrive ; et le père — succombant à la fatigue —, s’empresse d’aller chercher dans un sommeil réparateur la vigueur indispensable au travail du lendemain. D’autres fois, une course nécessaire ; ou l’entraînement des camarades, lui enlève les quelques instants dont il pourrait disposer en faveur de sa famille. Il en est à peu près de même de cette classe, aujourd’hui fort nombreuse, d’hommes employés dans les comptoirs du commerce, dans les compagnies de chemins de fer, ou dans les bureaux des administrations de l’Etat. 

Or, cette absence, cette séparation de la famille a lieu tous les jours de la semaine, depuis le commencement de l’année jusqu’à la fin avec la profanation du dimanche, elle devient perpétuelle. Dans ce cas, le père et la mère ressemblent aux animaux sauvages, dont l’un est en course dès le matin pour chercher la pâture aux petits, tandis que l’autre nettoie la caverne et protége la jeune progéniture, jusqu’à ce que celle-ci, devenue plus forte, quitte elle-même la demeure où elle est née, et oublie sans retour les auteurs de son existence. Tel est le rôle dégradant auquel la profanation du dimanche condamne la chose la plus sainte, la plus noble du monde, la famille.

VIII 

Le saint repos du dimanche est seul capable de l’y soustraire. Ce jour-là, tous les membres de la famille, libres de travail, peuvent passer ensemble de précieux instants. Le père peut à loisir interroger ses enfants, les faire causer, étudier leur caractère, leurs défauts, leurs bonnes qualités ; encourager les uns, reprendre les autres, donner à tous d’utiles conseils, puisés soit dans les confidences de la mère, soit dans les aveux qu’il a reçus des enfants eux-mêmes, soit dans les instructions de l’Église, soit dans une lecture utile et agréable faite en commun. Il peut s’enquérir sérieusement, et non à la légère, auprès de leurs maîtres et de leurs maîtresses, de leur aptitude, de leur conduite, de leurs fréquentations, de leur exactitude à l’école ou à l’atelier ; en un mot, il peut accomplir le plus doux comme le plus sacré de ses devoirs, l’éducation de ses enfants. 

De leur côté, les enfants, voyant, d’une part, leur père respectueusement soumis au Père qui est dans les cieux ; d’autre part, sa sollicitude et sa bonté, apprennent à le mieux connaître, à le respecter plus religieusement, à le craindre, de cette crainte si bien nommée la crainte filiale. 

En devenant plus chrétien, le lien de famille devient et plus doux et plus fort. Pour tous, l’intérieur du foyer domestique prend un nouvel attrait, gage précieux de la concorde et sauvegarde des mœurs. 

Ce résultat est infaillible surtout lorsque la journée, sanctifiée par l’assistance commune aux offices de la paroisse, se termine par de visites, faites ou reçues, aux différents membres de la famille, par des promenades agréables, par des jeux innocents, et par ces soupers à jamais regrettables, qui réunissaient autour d’une table, simplement servie, plusieurs générations de parents et d’amis. Toutes ces joies si morales et si vives, les seules, hélas ! Auxquelles on puisse prétendre aujourd’hui, deviennent le fruit de la sanctification du dimanche. Avec la profanation du dimanche, au contraire, rien de tout cela n’est possible. J’ai donc eu raison, pour ce nouveau motif, de dire qu’elle est la ruine de la famille, puisqu’elle en brise le lien, comme elle en fait oublier les devoirs. 

Agréez, etc.

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La profanation du Dimanche : 4ème lettre

IVe lettre : La profanation du dimanche, ruine de la société.

14 avril
Monsieur et cher ami,
I

Avec vous, comme avec tout homme habitué à réfléchir ; je pourrais m’en tenir à ce qui précède, et ma thèse entière n’en serait pas moins établie.

Quand il est prouvé que la base d’un édifice est détruite, n’est-il pas évident que toutes les parties de l’édifice sont condamnées à une ruine inévitable ? Toutefois, il est bon d’aller plus loin, afin de montrer aux plus aveugles l’influence directe, spéciale et fatalement irrésistible de la profanation du dimanche sur toutes les ruines, énumérées en tête de notre correspondance. Ainsi, comme je l’ai annoncé, profanation du dimanche veut dire ruine de la société.

II

Par cela même que la profanation du dimanche est la ruine de la religion, elle est aussi la ruine de la société ; car il n’y a pas de société sans religion. Cela pour deux raisons entre mille : la première, parce qu’il n’y a pas de société possible sans sacrifice de l’intérêt privé à l’intérêt public. La seconde, parce qu’il n’y a pas de société sans autorité.

D’abord, il n’y a pas de société possible sans sacrifice de l’intérêt privé à l’intérêt public. Prenez n’importe quelle agrégation d’hommes qui veulent vivre ensemble, un atelier, par exemple. Vous vous adressez au premier ouvrier qui se présente, et vous lui dites. « Ton intérêt privé, ta volonté personnelle, tes désirs, tes caprices, tes goûts sont la règle unique de tes actions ; tu n’es jamais obligé d’en faire le sacrifice au bien des autres. » Vous tenez le même langage au second, au troisième, à tous ; et vous ajoutez : « Voilà votre charte, vivez en société ».

Que vois-je ? L’heure du travail a sonné. Nul n’arrive. « Pourquoi es-tu en retard ? demandez-vous au plus diligent. » – « Parce que cela me plaît ; mon intérêt privé est la règle suprême de ma conduite ; je suis libre d’en faire ou de n’en pas faire le sacrifice. » Tous font la même réponse ; les uns travaillent, les autres jouent, et, le lendemain, l’atelier est fermé.

Je prends l’armée. On assiège une forteresse ; le général désigne un régiment pour monter à l’assaut. Le régiment demeure immobile. « Pourquoi ne marchez-vous pas ? – Notre intérêt personnel avant tout ; et notre intérêt personnel est de vivre. Pas si fous que d’aller joncher de nos cadavres les fossés de la place ! » Les autres régiments sont successivement commandés, tous font la même réponse. Le général brise son épée, et s’éloigne au plus vite ; l’armée n’existe plus.

Je prends enfin la société elle-même. Je vois un nombre infini de professions pénibles, peu lucratives, peu honorées. Or, il arrive qu’un jour toutes ces professions se disent entre elles : « Assez longtemps nous avons porté le poids du travail ; à d’autres la fatigue, à nous le repos. » Et toutes se mettent en grève. La charrue, dirigée par les mains intelligentes du laboureur, ne déchire plus le sein de la terre ; l’enclume ne retentit plus sous le marteau du forgeron ; le bois ne se façonne plus eu meubles de toute espèce sous les doigts de l’ébéniste ; le maçon renonce à son équerre, et le plâtrier à sa truelle.

Mes amis, pourquoi ne travaillez vous plus ? — À chacun son tour. — Mais, que prétendez-vous faire ? — Rien, si bon nous semble. Notre intérêt personnel avant tout : nous ne connaissons d’autre loi que celle-là. Tout au plus nous accepterons d’être représentants du peuple, préfets, magistrats, généraux, ambassadeurs et surtout rentiers. — C’est votre dernier mot ? — Vous l’avez dit. Mais sans travail, comment vivrez-vous ? — Nous partagerons.

Le lendemain j’entends le canon qui mitraille les insoumis et les partageux, apprenant aux uns et aux autres par des arguments irrésistibles, qu’il n’y a pas de société possible sans sacrifice de l’intérêt privé à l’intérêt public.

III

On le voit, monsieur et cher ami, la loi du dévouement est la grande loi de l’humanité. Mais le moyen d’obtenir ainsi de l’ouvrier, du soldat, du citoyen, quelle que soit d’ailleurs sa profusion, le sacrifice constant de son intérêt privé à l’intérêt public, sacrifice qui va quelquefois jusqu’à la ruine de la santé et à l’effusion du sang ? Il n’en est qu’un seul : la Religion. Pourquoi ? Parce que la Religion seule offre dans ses récompenses éternelles une compensation suffisante pour payer tous les sacrifices : comme les supplices éternels dont elle menace le méchant suffisent seuls pour enchaîner les passions terribles qui rugissent au fond du cœur de l’homme. Inutile de vouloir prouver par des raisonnements une vérité, que l’expérience des nations modernes élève au-dessus de toute contestation.

IV

Eh bien ! Que fait la profanation du dimanche ? Plus que toute autre doctrine, plus que tout autre scandale, elle empêche fatalement la Religion d’exercer sur le mondé cette influence victorieuse et indispensable à la société. D’une part, il est évident que la Religion ne saurait exercer cette influence à moins d’être connue et méditée. Mais j’ai prouvé qu’avec la profanation du dimanche, la Religion ne sera jamais ni connue ni méditée. D’autre part, il n’est pas moins évident que la Religion ne saurait avoir l’influence dont nous parlons, si chaque dimanche on vient donner un démenti public à ses enseignements sur la nécessité du sacrifice et du dévouement, en vue des récompenses et des châtiments futurs.

Or, que dit aux populations la profanation publique du dimanche ?

Le ciel, c’est le plaisir ; l’instrument du plaisir, c’est l’argent : gagner de l’argent à tout prix, c’est toute la Religion. Ainsi nous le croyons, nous les favoris de la fortune, propriétaires, négociants, industriels, nous les vrais saints de l’unique paradis. Peuple, vois-nous à l’œuvre. Pour nous pas de jours de repos. Nous travaillons et nous faisons travailler ; nous vendons et nous faisons vendre ; nous achetons et nous faisons acheter le dimanche comme les antres jours. Fais comme nous ; le temps est compté, hâte-toi. Un jour perdu par semaine te donne cinquante-deux chances de malheur par an. — Mais la Religion défend le travail du dimanche, sous peine de perdre le ciel et de mériter l’enfer ? — Le ciel ! L’enfer ! sont des contes de nourrice ; bons pour égayer ou effrayer les enfants.

Voilà, monsieur, ce que prêche littéralement tous les huit jours sur tous les points de la France, la profanation du dimanche. Et dans quel langage ? Dans le langage le plus populaire et le plus éloquent, le langage de l’exemple. Et par qui ? Par des hommes qui s’intitulent conservateurs, qui se disent le grand parti de l’ordre, comme si l’ordre n’était pas le respect des lois, et comme si la première loi à respecter n’était pas celle qui est la base de toutes les autres, la loi divine ! Si l’esprit d’aveuglement et de vertige est le précurseur de-la chute des nations, que penser de notre avenir ?

Quoi ! le culte de l’or poussé jusqu’au mépris public et national des préceptes et des dogmes du christianisme, toutes les espérances de l’homme concentrées sur la terre, le plaisir présenté comme but suprême de la vie ; connaissez-vous rien de plus incompatible avec l’esprit de sacrifice indispensable à la société ? Rien qui l’attaque plus directement ? Rien qui le tue plus infailliblement ? Telle est pourtant la profanation du dimanche. Avais-je tort de vous la signaler comme la ruine de la société ? Ai-je tort d’ajouter qu’il n’est pas de moyen plus sûr et plus prompt de matérialiser une nation et de la conduire au socialisme ?

Voyez, en effet, la conséquence que les classes ouvrières ont tirée de ce scandaleux sermon.

Avides de jouissances, et incapables de parvenir par le travail au paradis du plaisir, elles ont dit :

Puisque le ciel et l’enfer de la Religion ne sont que des mots, notre destinée s’accomplit donc ici-bas. Le travail est pénible, il est ingrat ; le temps est court. Pendant que nous travaillons, il en est qui se reposent ; ils jouissent, pendant que nous souffrons. Quoi de plus injuste que les uns aient tout et les autres, rien ? La justice est de partager, partageons !

Ainsi procède la logique des peuples. Qui osera dire qu’elle n’est pas rigoureuse, et niera cette proposition : Si la profanation du dimanche n’est pas la mère du socialisme, elle en est la nourrice ?

V

J’ai indiqué, en commençant ma lettre, une seconde raison pour laquelle la profanation du dimanche est la ruine de la société, savoir qu’il n’y a pas de société sans autorité. Il va de soi que si, dans un atelier, dans une famille, dans une nation, tout le monde veut être maître, il n’y a plus de société possible. Il faut une autorité, il la faut partout.

Mais qu’est-ce que l’autorité ? C’est le droit de commander, le droit d’être obéi. D’où vient à l’homme le droit de commander ? De lui-même ? Non ; car tous les hommes sont égaux par nature. De la société ? Non ; car la société, n’étant qu’une réunion d’hommes, n’a pas plus par elle-même le droit de commander qu’un seul homme.

Si la racine du droit était en elle, la règle du bien et du mal y serait aussi. Il faudrait admettre comme vrai le monstrueux sophisme de Rousseau, et dire que le peuple est la seule autorité qui n’a pas besoin d’avoir raison pour légitimer ses actes. Sans doute, la société peut parler au nom de la force, mais la force seule n’est pas l’autorité, c’est le despotisme. De qui viennent donc l’autorité et toute espèce d’autorité ? Elle vient de Dieu, et de Dieu seul : Non est potestas nisi a Deo [26].

Dans ce mot, un des plus importants de nos divines Écritures, est la raison du droit. Oui, toute espèce d’autorité vient de Dieu : autorité sacerdotale, autorité royale, autorité législative, autorité judiciaire ; autorité paternelle : Non est potestas nisi a Deo. Toutes les fois qu’un homme, quel que soit son nom, prêtre ou roi, chambre, sénat, tribunal, père ou garde champêtre, vient me commander, si je n’entends pas dans sa voix la voix de Dieu, je me révolte. Je crie au despotisme, et, s’il m’impose des fers, je n’aspire qu’au moment de m’en débarrasser et de les lui briser sur la tête.

Il est donc d’une évidence palpable que tous les hommes dépositaires d’une autorité quelconque, que tous les citoyens à qui l’autorité est aussi nécessaire que le pain, n’ont pas de devoir plus sacré que de faire respecter et, de respecter eux-mêmes l’autorité de Dieu ; autrement toutes les autres autorités perdent leur puissance, parce qu’elles perdent leur droit : et sans autorité la société est impossible.

VI

N’admirez-vous pas ici la naïveté de nos honnêtes gens, de nos bons représentants, de nos bons propriétaires, de nos bons bourgeois, de tous ceux qui, parmi nous, ont quelque chose à conserver ? Vous n’en rencontrez pas un qui ne se lamente sur l’esprit général d’insubordination, de révolte, de cupidité, de jalousie et de mépris pour toute autorité, et qui ne tremble pour l’avenir. Or, tout en exprimant ses doléances et ses alarmes, vous voyez ce même honnête homme saper par sa conduite le peu qui lui reste d’autorité, en sapant, aux yeux de ses domestiques, de ses enfants, de ses voisins et de ses amis, l’autorité de Dieu et de son Église. Conservateur de nom, comment ne s’aperçoit-il pas qu’il est révolutionnaire de fait, et révolutionnaire de la pire espèce ? Peut-on perdre le sens au point de ne plus comprendre que L’UNIQUE MOYEN D’OBTENIR LE RESPECT DE SES INFERIEURS, C’EST DE RESPECTER SOI-MEME SES SUPERIEURS ?

VII

Maintenant, monsieur et cher ami, je vous le demande, qu’est-ce que la profanation du dimanche publique, générale, habituelle, comme la France en offre le spectacle, tous les huit jours, depuis quatre-vingts ans ? N’est-ce pas le mépris public, général, habituel, national de l’autorité de Dieu, de l’autorité de Dieu dans un point fondamental, respecté religieusement par toutes les nations civilisées ? Et vous voulez que le peuple, auquel on donne chaque semaine cette leçon publique de mépris insolent pour l’autorité de Dieu, base de toutes les autres, vous voulez que ce peuple en respecte aucune ?

Que diriez-vous d’une armée dont les officiers de tout grade donneraient, chaque dimanche, l’exemple du mépris pour l’autorité du général en chef, refusant publiquement d’obéir à ses ordres, faisant eux-mêmes et laissant faire à leurs soldats positivement le contraire ? Vous diriez, et avec raison, que cette armée va tomber dans l’anarchie ; vous diriez que les officiers, en ébranlant l’autorité de leur chef ; ébranlent la leur ; vous diriez que si, au jour de la révolte, ils sont insultés et chassés honteusement, ils ne font que recueillir ce qu’ils ont semé.

VIII

 

Ce raisonnement s’applique de tout point à la profanation du dimanche, et il implique cette conséquence nécessaire, savoir : qu’en livrant chaque semaine au mépris des populations l’autorité de Dieu, la profanation du dimanche y livre toutes les autres, les ébranle toutes dans leur base, et conduit inévitablement à la ruine de la société, dont l’autorité est la condition indispensable. Telle est l’extrémité fatale à laquelle nous touchons.
Aujourd’hui plus d’autorité debout dans le respect des peuples : ni autorité pontificale, ni autorité royale, ni autorité législative, ni autorité paternelle. Une fois enhardi à porter le marteau sur la base de l’édifice, ce monde a tout abattu, et il continue de frapper ; et, à la place d’une hiérarchie régulière, on voit s’agiter vers un brutal niveau une multitude d’atomes humains, poussés par un désir effréné de jouissances, qu’aucune puissance humaine ne peut ni modérer ni satisfaire.

D’où vient cette anarchie formidable qui conduit le monde à la barbarie ? De l’adoration de la matière et du mépris de l’autorité ? Quel est tout ensemble l’excitateur le plus populaire et le signe le plus expressif de cette adoration et de ce mépris ? Je n’hésite pas un instant à répondre : c’est la profanation du dimanche ; car, jouir et mépriser, telle est sa signification.

Telle est aussi, je le sais, la signification de tout discours, de toute parole, de tout acte privé ou public contre la loi divine ; mais tout discours n’est pas lu, toute parole n’est pas entendue, tout acte privé n’est pas vu, tout acte public n’est pas permanent. Il en est autrement de la profanation française du dimanche. Tous la voient, tous la comprennent, et cela constamment ; car toutes les semaines elle élève la voix, et d’un bout de la France à l’autre, elle crie à tout le peuple : « Jouis et méprise ! »

Ce n’est pas tout : non seulement la profanation du dimanche ébranle directement la société, parce qu’elle est une révolte ouverte contre l’autorité, et une prime donnée à l’adoration de la matière ; mais encore parce qu’elle est la cause d’attaques innombrables contre toute espèce d’autorité. Le cabaret est la conséquence inévitable de la profanation du dimanche.

Qu’est-ce que le cabaret, au point de vue du respect de l’autorité et de la tranquillité publiques ? Le cabaret, c’est le club en permanence ; pas une autorité divine ou humaine qui n’y soit attaquée, moquée, chansonnée, jetée dans la fange de l’orgie [27]. Or, on compte en France 332000 cabarets. La profanation du dimanche remplit donc chaque lundi 332000 clubs sur tous les points de l’Empire, Avec cela, dites-moi si un peuple est gouvernable ? Sans attendre votre réponse, j’affirme qu’avec une pareille machine de guerre, il n’y a pas de société qui résiste.

IX

Je me demande maintenant si les hommes chargés de nous défendre savent bien ce que, pour une nation chrétienne, signifient ces deux mots : ruine de la société. À voir l’indifférence des uns et l’inintelligence des autres [28], il est permis d’en douter, et ce doute n’est pas ce qu’il y a de moins effrayant dans notre situation. Qu’attendre d’un malade que le médecin se contente de plaindre, ignorant ou la nature du mal ou la nature du remède nécessaire à la guérison ?

Eh bien, il faut le dire, le mal qui nous dévore est dans les âmes ! La Religion seule peut le guérir. La profanation du dimanche étant la ruine de la Religion entraîne la ruine de la société qui devient impérissable. Or, pour nous, la ruine de la société, ce n’est pas seulement le paganisme, c’est la Barbarie.

Comme celle des individus, la chute des nations se mesure à la grandeur des vérités et des grâces dont elles abusent : corruptio optimi pessima. Si, pour avoir abusé des lumières de la révélation primitive, le monde ancien dut tomber dans l’abjection du paganisme, le monde actuel, contempteur superbe des lumières de l’Évangile et du sang du Calvaire, doit tomber plus bas que le paganisme : il doit rouler jusqu’à la barbarie. Déjà cette barbarie, sans exemple dans l’histoire, envahit les idées. Il faut que les plus grandes intelligences de l’époque prennent sérieusement la défense des vérités et des droits les plus élémentaires de toute société ; droits et vérités qui furent toujours sacrés chez les peuples païens, qui le, sont encore chez les nations barbares et même chez les hordes sauvages : Dieu, la distinction du bien et du mal, la famille, la propriété, l’homme.

Or, quand la barbarie est dans les idées, son passage dans les mœurs et dans les faits n’est plus qu’une question de temps. Quand, du sommet des hauteurs où il s’est formé, le torrent impétueux est déjà descendu à mi-côte de la montagne, soyez-en sûrs, à moins d’un miracle, il sera bientôt dans la plaine. Voilà ce qui nous menace, ce qui nous arrivera, aussi infailliblement que la nuit au déclin du soleil, si on ne se hâte d’élever la seule digue capable de prévenir la dernière catastrophe. Cette digue, c’est la foi ; et ce qui doit être l’application immédiate, l’application sociale de la foi, c’est la sanctification du dimanche. L’Europe le comprend-elle ?

Agréez, etc.

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La profanation du Dimanche : 3ème lettre

IIIe lettre : La profanation du dimanche, ruine de la religion.

9 avril

Monsieur et cher ami,

I

Vous me pardonnez, je l’espère, d’avoir un peu trop laissé, courir ma plume dans ma dernière lettre. Au besoin je vous apporte deux excuses : d’une part, il m’a semblé que les dernières considérations que je vous ai soumises, beaucoup trop oubliées aujourd’hui, étaient de nature à pénétrer l’âme d’un grand respect pour le repos sacré du septième jour ; d’autre part, la conversation écrite ou parlée jouit, à mes yeux, de l’heureux privilège d’être un peu vagabonde : je n’ai pas voulu l’en dépouiller. Si c’est une erreur, je vais me tenir sur mes gardes et ne rien négliger pour être bref. Je continue :

II

Nul précepte plus fortement sanctionné que le précepte du repos hebdomadaire.

L’importance d’une loi se reconnaît à la sévérité des peines et à la grandeur des récompenses, par lesquelles le législateur en assure l’exécution. Envisagée à ce nouveau point de vue, il est incontestable que la loi du repos hebdomadaire tient le premier rang parmi les lois divines et même dans les codes des nations chrétiennes. Si ce fait avait besoin de preuves, vos connaissances en législation, monsieur le représentant, vous mettraient en état de les déduire beaucoup mieux que je ne pourrais le faire. Ainsi, à d’autres qu’à vous s’adressent les détails qui vont suivre.

Le repos sacré du septième, jour n’est ni un simple conseil qu’il soit permis de pratiquer ou de ne pas pratiquer ; ni un commandement sans importance qu’il soit loisible de violer sous les moindres prétextes, ou dont chacun puisse se dispenser de son autorité privée. C’est un précepte capital : peine de mort pour qui osera l’enfreindre.

Israël était campé au milieu du désert. Un jour de sabbat, on trouve dans les environs un homme ramassant quelques morceaux de bois : il est conduit à Moïse. Le saint législateur, que l’Écriture appelle le plus doux des hommes, n’ose prendre sur lui de faire exécuter la loi dans toute sa sévérité ; il s’en va consulter le Seigneur. Pas de grâce, répond le Dieu d’Israël : qu’il soit lapidé. Et il fut lapidé [15].

À l’imitation de cet exemple venu de si haut, tous les peuples sérieusement chrétiens ont eu des lois terribles contre les profanateurs du dimanche. L’amende, la flagellation, la dégradation, la mutilation de la main droite, la servitude à perpétuité, sont les peines portées, soit par les empereurs romains de l’Orient et de l’Occident, soit par les plus grands monarques de l’Europe [16] : Voilà pour les particuliers.

III

Si le crime devient national, des menaces terribles suivies d’affreuses calamités rappelleront aux sociétés coupables la sainteté de cette loi fondamentale. Va, prophète, dit le Seigneur à Jérémie, tiens-toi debout à la porte de la ville par laquelle passent les enfants et les rois d’Israël, et dis-leur : Voici ce que dit le Seigneur : Voulez-vous sauver vos biens et votre vie ? ne portez point de fardeaux, et n’en apportez point le jour du sabbat ; ne sortez point de marchandises de vos maisons le jour du sabbat, et abstenez-vous de toute œuvre servile : sanctifiez le jour du sabbat comme je l’ai prescrit à vos pères. Si vous ne le faites pas, je mettrai le feu aux portes de votre ville ; il dévorera les maisons de Jérusalem, et vous aurez beau faire, vous ne l’éteindrez pas [17] : Juda fut sourd à la voix du prophète. Nabuchodonosor se chargea d’accomplir la menace du Tout-Puissant et de venger la loi sacrée du repos hebdomadaire : on sait de quelle manière il s’en acquitta.

Saccagée, ruinée, emmenée en esclavage, foulée aux pieds des infidèles pour avoir violé le sabbat du Seigneur, la nation juive ne se corrige pas. Revenue de sa captivité, elle commet de nouveau le crime qui a causé tous ses malheurs. Et je vis alors, dit un de ses conducteurs, des Israélites qui foulaient des pressoirs le jour du sabbat ; d’autres qui portaient des fardeaux, d’autres qui transportaient sur des bêtes de somme du vin et des raisins, des figues et toutes sottes de marchandises, et qui les introduisaient dans Jérusalem. Et les Tyriens y venaient également, et vendaient, le jour du sabbat, toutes sortes d’objets aux fils de Juda et de Jérusalem.

J’en fis les plus sévères reproches aux chefs de la cité, et je leur dis : Quel est donc le crime que vous commettez ? Quoi ! vous profanez le jour du sabbat ! Est-ce que nos pères ne se sont pas rendus coupables du même forfait ? et avez-vous oublié que c’est pour cela que notre Dieu a déversé sur nous et sur la ville tous les maux que nous avons soufferts ? Et vous voulez rallumer la colère du Seigneur en violant le jour sacré du repos [18] !

Les menaces et les châtiments ne suffisent pas au souverain législateur. L’observation du septième jour est, de tous les actes de soumission de la part de l’homme, celui dont il se montre le plus jaloux. Aussi, pour assurer l’accomplissement de cette loi, il lui présente un nouveau motif dans les récompenses magnifiques dont il couronnera sa fidélité. Si vous écoutez ma voix, dit-il et que vous ne profaniez le jour du sabbat ni par le négoce ni par le travail, les princes et les rois passeront par les portes de Jérusalem on y viendra de toutes parts les mains pleines d’offrandes, et cette prospérité sera éternelle [19].

À la prospérité matérielle il ajoute l’allégresse, la gloire et la puissance de la nation. Si vous vous abstenez, dit-il, de voyager le jour du sabbat, et de faire votre volonté au jour qui m’est consacré ; si vous le regardez comme un repos délicieux, comme le jour saint et glorieux du Seigneur, dans lequel vous lui rendrez l’hommage qui lui est dû, alors vous trouverez votre joie dans le Seigneur ; je vous élèverai au-dessus de tout ce qu’il y a de plus élevé sur la terre [20]. Rien ne serait plus facile que de multiplier les passages où sont contenues, sous des formes différentes, les mêmes promesses et les mêmes menaces.

IV

Dieu a-t-il changé ? Pour avoir été transféré au dimanche, le repos du septième jour en est-il moins sacré ? Parce qu’il a comblé les chrétiens de faveurs plus grandes que les Juifs, le souverain Maître exige-t-il moins de reconnaissance, et la dîme qu’il s’est réservée sur les jours de l’homme doit-elle être payée avec moins de fidélité ? Le fils du Calvaire est-il moins obligé à la perfection que l’esclave du Sinaï, et le repos septénaire a-t-il cessé d’être la condition indispensable de la culture de l’âme ? S’il n’est qu’une seule manière de résoudre ces questions, il s’ensuit que l’importance extrême du sabbat sous la loi de Moïse, le dimanche la conserve sous l’Évangile. Or, nous l’avons vu, cette importance est telle, qu’il n’y a pas dans le code divin de précepte plus ancien, plus universel, plus souvent réitéré, plus fortement sanctionné, par conséquent plus fondamental, que le précepte de la sanctification du septième jour.

Si donc Religion veut dire alliance ou société de l’homme avec Dieu, lien qui unit l’homme à Dieu, il est évident que la profanation française du dimanche, c’est-à-dire la violation publique, générale, permanente de la condition essentielle de cette alliance, est la ruine même du divin contrat. Parmi les hommes, est-ce qu’une convention n’est pas rompue, lorsqu’une des parties en viole, même une fois, les conditions fondamentales ? Que serait-ce si, comme dans le cas présent, la violation était habituelle ?

À ce premier titre, la profanation du dimanche est donc la ruine de la Religion.

V

Ce n’est pas assez. Elle jouit de ce lamentable privilège à un second titre beaucoup plus marqué. En effet, monsieur et cher ami, vous ne trouverez pas dans le code divin de précepte dont la violation entraîne aussi infailliblement la ruine de tous les autres. Savez-vous quel fut chez tous les peuples, et si haut qu’on puisse remonter dans les annales du monde, le cri de guerre de tous les hommes dont l’orgueil entreprit de détrôner Dieu ? L’athéisme ? Non. Le déisme ? Non. La volupté ? Non ; mais la destruction du jour de la prière. Sur tous les étendards, je vois écrit ce que David y lisait déjà, il y a trois mille ans : Effaçons les jours de fête de Dieu des calendriers de toute la terre [21] .

Ici, mieux qu’ailleurs, se vérifie le mot du comte de Maistre : « Le mal a un instinct infaillible : il ne frappe pas toujours fort, mais il frappe toujours juste. » Supprimez le dimanche, ou, ce qui revient au même, faites qu’il soit généralement profané chez un peuple, et bientôt vous n’avez plus ni connaissance ni pratique de la Religion, ni fréquentation des sacrements, ni culte extérieur. L’expérience en est faite ; elle est palpable à toutes les mains, visible à tous les yeux.

S’il fallait en donner la raison, je dirais qu’on ne peut appeler connaître la Religion, avoir sur cette science tout à la fois si profonde et si variée les notions imparfaites reçues dans l’enfance. J’ajouterais que ces notions, nécessairement fort incomplètes, souvent écoutées légèrement, plus souvent mal comprises, sont bien vite oubliées dans le bruit de l’atelier, dans la dissipation du collège, au contact d’une société comme la nôtre, dont les habitudes, les préoccupations, les maximes sont éminemment propres à obscurcir les idées chrétiennes, et à éteindre jusqu’au sens de la foi.

Si donc, sorti de l’enfance, l’homme, quel qu’il soit, ne vient plus entendre les maîtres de la Religion, il perd, beaucoup plus vite qu’on ne peut le penser, le mince bagage de connaissances religieuses qu’il avait acquises.

Combien de fois n’ai-je pas entendu des vieillards, embarrassés de répondre aux questions les plus élémentaires du catéchisme, dire publiquement : « J’ai bien su cela autrefois ; mais il y a longtemps que je l’ai oublié ! »

Combien d’autres fois n’ai-je pas vu des jeunes gens, des jeunes personnes de seize à dix-sept ans, ou muets sur les choses qu’ils avaient apprises à l’époque de leur première communion, ou malheureux jusqu’au ridicule dans leurs réponses hasardées ? Or, avec la profanation du dimanche, plus d’instruction religieuse. Le temps, les moyens ou la volonté manqueront : c’est un fait évident comme la lumière du jour.

Mais supposons qu’on n’oublie point les enseignements élémentaires qu’on a reçus, supposons même que ces enseignements soient complets. Dans ce cas, la profanation du dimanche n’en est pas moins la ruine de la Religion, qui ne peut plus exercer aucune influence sérieuse. En effet, on conviendra sans peine qu’il ne suffit pas de connaître en spéculation les conditions du divin contrat, il faut les méditer, les méditer encore ; ou, comme dit le législateur lui-même, les lier à son bras, les placer sur son cœur, afin qu’elles deviennent la règle constante de la conduite. Ce début de méditation des vérités de la Religion est la cause de tous les maux du monde [22].

Ici encore, avec la profanation du dimanche, nulle méditation sérieuse de ces vérités salutaires. Qui donc les méditera pendant la semaine ? L’ouvrier, le laboureur obligé de gagner son pain à la sueur de son front ? mais il n’en a pas le temps. L’homme d’une classe plus élevée mais le temps lui manque aussi. N’a-t-il pas pour l’occuper ses affaires, ses plaisirs, son journal ? Et puis, donnez-lui le temps : en a-t il la volonté ? En thèse générale, non, il ne l’a pas. Pour lui, non moins que pour l’homme de peine, la profanation du dimanche est donc la ruine de la Religion.

Ces considérations décisives acquièrent une nouvelle forte, si on réfléchit que l’observation du repos septénaire est plus qu’une condition fondamentale de la société de l’homme avec Dieu : elle est, en quelque sorte, cette société même. J’ai pour l’avancer la parole formelle de Dieu : Le sabbat, dit-il, est mon pacte avec les enfants d’Israël, et le signe éternel de ce pacte [23].

Ce qu’était, sous ce rapport, le sabbat dans l’ancienne alliance, le dimanche ne l’est-il pas sous la loi nouvelle ? De là, cette locution si profondément vraie des premiers persécuteurs de l’Église à nos pères dans la foi : Je ne te demande pas si tu es chrétien, je te demande si tu as observé le dimanche. La fidélité en ce point dispensait de toute autre question. Tant il est vrai, au jugement même du simple bon sens, que la sanctification du dimanche est la base de la Religion, et que la profanation du dimanche en est la ruine, c’est-à-dire que la Religion est ou n’est pas, suivant que le dimanche est ou n’est pas sanctifié.

VI

Allons plus loin. La profanation du dimanche est, encore la ruine de la Religion, parce qu’elle est une révolte ouverte contre Dieu, et une profession publique d’athéisme.

Ceci, je l’avoue, m’effraye beaucoup plus que le socialisme, dont nous sommes menacés. Quel spectacle, monsieur et cher ami, présente chaque semaine notre malheureuse patrie ! Tous les huit jours, la France se met en insurrection publique contre Dieu ! Tous les huit jours, elle jette au Tout-Puissant un insolent défi ! Quand du haut de nos vieilles cathédrales les cloches appellent à la prière, la foule reste immobile et le temple désert. Le bruit de la rue, le roulement des voitures, l’agitation du commerce, le retentissement du marteau, l’étalage des marchandises continuent comme la veille !

L’insulte n’est pas assez sanglante. Dans les pays chrétiens, on se prépare au dimanche, dès la veille, par des dispositions d’ordre et de propreté dans les maisons et dans les rues ; et, si la fête est solennelle, par des jeûnes, des purifications ou des prières publiques. Voyez, dans la plupart de nos cités françaises, la sacrilège parodie de ces perpetuum (Exod., XXI, 16, 17, etc.) choses si saintes ! Le lundi est le dimanche de la débauche et de l’impiété : il a ses premières vêpres. Lors donc que l’heure solennelle du grand sacrifice est passée, et qu’ainsi la profanation du dimanche est consommée, le mouvement extérieur se ralentit, les magasins se ferment peu à peu. À la tenue négligée du travail, succèdent les habits de fête : la foule envahit la rue.

Où vont ces hommes, et ces femmes de tout âge, libres désormais de leur temps ? Ils tiennent sans doute le chemin du temple ; là, ils vont réparer dans un repos deux fois salutaire les forces de leur corps et la santé de leur âme. Non ; enfants, prodigues, ils ne connaissent plus la maison de leur père. Où vont-ils donc ? Demandez-le aux Barrières, aux théâtres, aux cabarets, aux lieux de débauche. Pour eux, les tables de l’orgie ont remplacé la table sainte ; les chants de la licence sont leurs hymnes sacrées. Le théâtre est leur temple ; les danses et les spectacles leur tiennent lieu d’instructions et de prières. La nuit elle-même n’apporte pas un terme à l’immense scandale. À cette heure mauvaise, l’innocence rencontre plus souvent la séduction ; des mystères d’iniquité s’accomplissent dans l’ombre. Le lendemain on va reprendre ses travaux, le corps usé par les intempérances de la veille, l’esprit fatigué de dissipations et d’intrigues, le cœur corrompu, l’âme poursuivie de remords, et la semaine recommence avec la malédiction de Dieu. Ainsi, par un désordre qui crie vengeance au ciel, le jour saint est le jour le plus profané de la semaine. L’outrage peut-il monter plus haut ?

Oui, il le peut. Tous les profanateurs du dimanche sont loin de retourner au travail le lundi. La plupart consacrent ce jour à l’oisiveté et à la débauche : c’est le dimanche de l’orgie, et ils le font. Mais pourquoi ce jour-là plutôt qu’un autre ? Comment ne pas voir dans ce choix je ne sais quelle inspiration satanique, qui veut, par ce rapprochement, rendre plus insultant le mépris de Dieu et de sa loi ? Je vous le répète, ce désordre m’effraye plus que le socialisme.

VII

À la crainte il ajoute la honte : il me fait rougir. Quel exemple nous donnons au monde entier ! Que doivent penser de nous les étrangers qui viennent en France, et qui voient notre scandaleuse profanation du jour sacré ? Je ne parle pas seulement des catholiques, dont nous blessons profondément le sentiment religieux, et que nous humilions cruellement par le mépris d’une religion qui est aussi la leur ; je parle des protestants.

Passez dans l’hérétique Angleterre, la métropole de l’activité et du commerce. Y verrez-vous un seul mètre d’étoffe étalé devant un seul magasin ? Non, pas un. Du moins les magasins sont-ils ouverts ? Non ; si ce n’est les magasins de comestibles, et cela jusqu’à midi seulement ; et cela sans aucun étalage ; et cela même est une simple tolérance. Les voitures circulent-elles comme dans nos villes, faisant trembler les vitraux de nos églises, troublant sans cesse le calme de la prière, et rendant tout recueillement impossible ? Non ; les voitures de transport ne circulent pas ; les voitures particulières seules se montrent, et en très-petit nombre, aux heures du service religieux.

Les usines, ces immenses usines qui ont à fournir des produits à l’univers entier, fonctionnent-elles ? Non. En Écosse même, les chemins de fer oublient leur dévorante activité ; l’intérêt, le plaisir, tout s’arrête respectueusement devant la loi sacrée. Les postes, elles-mêmes, qui apportent des quatre coins du monde et qui doivent y reporter des lettres et si nombreuses et si pressées, et si importantes à tous les points de vue, les postes font-elles leur service ? Non. Ni à Londres, ni en Écosse, pas une lettre n’est distribuée, et ne part le dimanche. Il y a une distribution unique dans les autres villes du royaume.

Mais ce temps qu’elle ôte au travail, l’Angleterre le donne peut-être, comme nous, aux théâtres et aux cabarets ? Non. Jamais un théâtre n’est ouvert le dimanche ; jamais une taverne, pendant les heures de l’office [24].

Même sévérité aux États-Unis d’Amérique.

Que résulte-t-il de cet humiliant contraste ? C’est que notre scandaleuse violation de la loi sacrée du repos hebdomadaire, si religieusement observée dans tous les lieux qu’éclaire le soleil, met tous les peuples en défiance vis-à-vis de nous, et nous place au dernier rang de leur estime. En Europe, elle nous relègue au ban des nations civilisées ; et en Afrique, au rang des chiens.

Dire que ce mépris est l’effet d’un préjugé, serait nous défendre par une injure. Aux yeux de tous les peuples, la violation publique, habituelle, générale du repos sacré, est une insurrection périodique contre Dieu même. Or, l’horreur qu’inspire au genre humain la révolte d’un peuple contre Dieu ne fut jamais l’effet d’un préjugé. Nous obstiner à le prétendre, ce serait ajouter la sottise à l’injure, et recueillir, par surcroît, la dérision du monde entier, légitime salaire de la suffisance et de l’entêtement.

VIII

Ce mépris est d’autant mieux justifié, que notre profanation du dimanche n’est pas seulement une insurrection contre Dieu, mais une profession publique d’athéisme. Tel est son plus vrai et son plus odieux caractère. La Religion, vous le savez, est le lien qui unit à Dieu non seulement l’homme individuel, mais encore l’homme collectif qu’on appelle peuple. Ce lien n’existe pas pour un peuple, à moins qu’il ne se manifeste par certains actes publics, accomplis en commun, au moyen desquels ce peuple témoigne sa foi comme peuple, et sa dépendance à l’égard de la Divinité.

Donc, toute nation qui n’a pas de culte public, obligatoire pour la nation, fait profession publique d’athéisme.

Les membres de cette nation peuvent avoir individuellement une religion ; mais la nation elle-même n’en a pas : elle est athée comme nation. Voilà ce qu’ont cru, ce qu’ont compris, ce que croient, ce que comprennent encore tous les peuples du globe. Chrétiens, juifs, mahométans, païens, tous, un seul excepté : le peuple de France.

Or, ces actes du culte public, accomplis en commun et obligatoires pour la nation, exigent, de toute rigueur, un temps, un jour fixe, où, libre de tout travail, le peuple entier puisse s’assembler dans ses temples, et montrer, par des prières et des sacrifices solennels, le lien sacré qui le rattache à Dieu. Voilà encore ce que comprennent toutes les nations de la terre.

Aussi, on n’en trouve pas une qui n’ait son jour de repos et de culte public. Pour les chrétiens, c’est le dimanche ; pour les juifs, le samedi ; pour les musulmans, le vendredi ; pour les idolâtres d’Ormuz et de Goa, le lundi ; pour les nègres de la Guinée, le mardi ; pour les Mongols, le jeudi. Chez certaines nations, dépositaires moins fidèles de la loi primitive du repos septénaire, comme les Chinois, les Cochinchinois, les Japonais, on trouve le commencement de l’année, plusieurs nouvelles lunes, et même le 15 et le 28 de chaque mois, consacrés au culte solennel de la Divinité [25].

Donc, tout peuple qui n’a pas de jours légalement réservés au culte national est un peuple qui n’a pas de nom religieux parmi les peuples : il n’est ni chrétien, ni juif, ni mahométan, ni païen il est quelque chose de monstrueux : il est athée.

IX

Profanation du dimanche veut dire ruine de la Religion : telle est, monsieur et cher ami, la proposition que j’avais à établir dans mes premières lettres : la tâche me semble remplie. Avant de finir, je veux appeler un instant votre attention sur ces deux mots : ruine de la Religion !

Envisagée sous ce premier rapport, comprend-on bien toute la gravité de la question qui nous occupe ; ou, si vous aimez mieux l’inexprimable gravité du désordre que nous combattons ? En présence de ce qui se passe en Europe, et plus encore dans l’appréhension de ce qui nous menace, est-il besoin de redire la nécessité absolue de la Religion et la coupable démence de ceux qui la détruisent ?

Qui dit ruine de la Religion, dit : rupture du lien qui unit l’homme à Dieu, négation de Dieu, négation de la Providence, négation de l’autorité, négation de la société, négation de la famille, négation de la propriété, négation de la moralité des actes humains.

Qui dit ruine de la Religion, dit : anarchie dans les intelligences, anarchie dans les cœurs, anarchie dans les faits ; doutes, ténèbres, angoisses, sensualisme, égoïsme, orgueil, révolte ; fièvre de l’or, fièvre du plaisir, déchaînement complet de toutes ces bêtes furieuses qu’on appelle passions, et dont le repaire immonde est le cœur de chaque homme.

Qui dit ruine de la religion, dit : pouvoirs sans droit, institutions sans fondements, autorité sans respect, société sans défense ; privations sans dédommagements, sacrifices sans récompense, douleurs sans consolations démence, désespoir, suicides, révolutions, pillages, despotisme, bouleversements, barbarie, chaos.

Qui dit ruine de la Religion, dit, en un mot : dégradation de l’homme jusqu’au niveau de la bête, et au-dessous.

Agréez, etc.

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