joseph.jpgArticle de Joseph Thouvenel, secrétaire général adjoint de la C.F.T.C, paru dans le revue Permanences de décembre 2008 :

Si la C.F.T.C.  » se réclame et s’inspire de la morale sociale chrétienne « 1, elle est un syndicat laïque, nullement lié par les préceptes du catéchisme de l’Eglise catholique. Ne pas être lié ne veut pas dire être opposé ou indifférent, quand ce catéchisme affirme que le dimanche  » jour du Seigneur est le jour de l’assemblée liturgique par excellence, le jour de la famille chrétienne, le jour de la joie et du repos du travail « 2. La conception du dimanche défendu par la C.F.T.C. est en harmonie avec celle de l’Eglise.

Pour nous le repos dominical est ce temps dans la semaine où la vie économique est mise entre parenthèses pour favoriser la vie familiale, associative, personnelle, religieuse. Ce temps, qui est traditionnellement, en Occident, celui du dimanche, est régulièrement attaqué par les partisans du matérialisme marchand, cette forme contemporaine d’adoration du veau d’or. Ce que la C.F.T.C. et beaucoup d’autres défendent avec le repos dominical, ce n’est pas un simple et nécessaire temps de repos, c’est une civilisation au sens premier du terme, c’est-à-dire faire passer une collectivité à un état social plus évolué, plus humain.

Déjà au XVIIe siècle, certains beaux esprits prônaient le travail sept jours sur sept afin, disaient-ils, « d’enrichir la société ». La révolution leur donna raison en abolissant le repos dominical, réduisant par la même l’homme à un rôle d’animal économique. Au XXIe siècle leurs héritiers voudraient nous faire croire que la France irait mieux si l’on pouvait pousser le caddie tous les jours.

En 1906, la chambre laïque de la séparation de l’Eglise et de l’Etat fixa dans la loi le principe du repos dominical. Principe non figé, puisqu’en un peu plus d’un siècle, nombre d’exceptions de bon sens sont venues confirmer la règle.

Aujourd’hui, l’enjeu c’est l’ouverture des grandes surfaces le dimanche, les partisans de la déréglementation s’appuyant principalement sur l’idée de liberté et du fait accompli.

Pour la C.F.T.C, il n’y a pas de véritable liberté sans la diversité, or la généralisation de l’ouverture des grandes surfaces le dimanche, c’est la destruction du commerce de proximité, les grandes surfaces « cannibalisant » les parts de marché.

Adieu les marchés traditionnels du dimanche matin quand la grande distribution pourra ouvrir le jour du Seigneur. Adieu aussi la diversité des sources d’approvisionnement ; l’exemple de l’édition devrait nous alerter : au fur et à mesure que disparaissent nos libraires de quartier, les maisons d’édition indépendantes s’éteignent.

L’artisan ou le petit commerçant peuvent-ils ouvrir sans interruption, sept jours sur sept ? N’ont-ils pas droit, eux aussi, à une vie de famille, à une vraie vie sociale ? Comment peuvent-ils résister à la formidable pression « marketing » des grandes surfaces ? Comme cette publicité diffusée dans le Val d’Oise, promettant moins 50% sur les jouets achetés le dimanche – et uniquement le dimanche – dans les magasins Leclerc. Qu’en sera-t-il de la libre concurrence, quand il n’y aura plus de concurrence ?

Faudra-t-il un nouvel impôt pour payer les minibus qui devront amener les personnes âgées faire leurs emplettes dans les centres commerciaux, quand nos centres-villes, nos bourgs et nos villages seront complètement désertifiés ?

Socialement, comme le déclarait Renaud Dutreil quand il était ministre des P.M.E, l’ouverture des commerces le dimanche entraînerait « la destruction de centaines de milliers d’emplois », destruction non compensée par des créations de postes dans la grande distribution.

Quant à la liberté de choix du salarié, elle est imaginaire. Le demandeur d’emploi a-t-il le choix si on lui propose un contrat de travail avec une clause stipulant qu’à la demande, il devra travailler le dimanche ? Le salarié du commerce a-t-il le choix quand il sait que son refus aura pour conséquence de mettre en péril son emploi ou de se retrouver le plus mal placé pour la prise de congés et les augmentations de salaire ?

Le gros des troupes de la grande distribution est constitué de mères de famille, employées à temps partiel (salaire net moyen mensuel : 750 €). Dans ces conditions, a-t-on la liberté de dire oui ou non pour travailler le dimanche ?

Il est à noter que ceux qui ont légalement le droit de travailler le dimanche et des moyens financiers qui les autorisent à exercer librement ce droit, font très largement le choix du repos dominical. Combien de cabinets médicaux sont ouverts le septième jour, en dehors des périodes de garde obligatoire ?

Enfin, le fait que de grandes enseignes ouvrent illégalement depuis des années, démontrerait que cela est « une évolution sociétale inéluctable ». Mais c’est la volonté, le courage ou la lâcheté des hommes qui fait la société et non un hypothétique sens de l’Histoire. Quant à cette légitimation de la violation de la loi, elle est irrecevable. Le grand groupe qui ne respecte pas la règle commune au prétexte que cela permet de faire du chiffre, n’est pas plus justifiable que le « pickpocket » qui, lui, vole aussi pour faire du chiffre.

Des sondages indiquent qu’un grand nombre de nos concitoyens serait favorable à l’ouverture de commerces le dimanche. Mais, outre que personne ne s’oppose à l’achat du croissant le dimanche matin avant de faire son marché, la vraie question est « voulez-vous personnellement travailler le dimanche ? » et là, une écrasante majorité répond non ! Doit-on souhaiter aux autres ce que l’on ne désire pas pour soi-même ?

L’équilibre entre Bien Commun et pulsion individuelle mérite que l’on réfrène des mécanismes économiques aveugles ou des désirs de consommation immédiate, pour laisser s’épanouir la vie familiale, les liens sociaux et la vie spirituelle. Le respect du repos dominical permet de briser l’enchaînement qui réduit l’homme à sa dimension matérielle. Voulons-nous préserver cette liberté essentielle ?

(1) Article 1 des statuts de la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens (C.F.T.C)
(2) § 1193 du Catéchisme de l’Eglise Catholique