la-defense.jpgTravail du dimanche : compromis ou baroud d’honneur ?

« Interrogeant nombre de concitoyens, l’on se rend d’ailleurs assez vite compte que tout le monde croit à l’embellie, à commencer par les chrétiens anesthésiés, tout le monde est persuadé que le projet est remisé, enterré même. »

Mais en fait, « la proposition de loi Mallié sur le travail du dimanche  a été maintenu autour d’un compromis et le report de l’examen du texte. »

Extraits :

« En pointe dans la résistance à la proposition Mallié, le député Jean-Frédéric Poisson a cru bon de faire une mise au point :

« L’arbitrage qui a été rendu en fin de compte permet d’envisager la suite du débat parlementaire, car il a commencé — certes une heure et quart avant Noël — mais il a commencé. Maintenant nous sommes en situation de dire : “Finalement le texte qui est présenté à l’Assemblée nationale est satisfaisant.” Les garde-fous y sont à peu près tous ; je dis “à peu près tous ” parce qu’il n’y a pas de loi qui soit préservée contre ses propres évolutions. Le système actuel nous paraît satisfaisant et le texte tel qu’il est actuellement, je le défendrai et je le voterai. »

Si la mise au point est intéressante, comment interpréter qu’au même moment, et conformément au projet de loi actuel qui ouvre un boulevard aux « zones touristiques » et aux « zones frontalières », le quartier d’affaires de La Défense soit classé « zone touristique » généralisant l’ouverture de ses magasins le dimanche ? Cela ne sonne-t-il pas comme un camouflet ?

Complexe, la question du travail le dimanche a montré qu’il fallait évidemment composer, mais si l’on est obligé de dire sa reconnaissance à Jean-Frédéric Poisson et au député des Côtes d’Armor, Marc Le Fur, qui ont bien manœuvré dans le premier temps de l’examen de la proposition Mallié, on peut se demander si leur initiative n’est pas malheureusement qu’un baroud d’honneur.

À ce stade du débat, les questions de conscience se posent aiguës une fois de plus : jusqu’où va la responsabilité politique des chrétiens qui doivent dire non quand il le faut ? […] Le repos du dimanche, est-ce du non-négociable ? Est-il moralement acceptable de consentir à un compromis imparfait, à moitié rassurant avec ses garde-fous bien fragiles ?

Rien n’est joué loin de là : on approche au contraire avec le mois de mars de la zone de toutes les turbulences. Nous ne perdrons pas de vue non plus la date clé du 7 mai date à laquelle les députés européens auront ou non avalisé la déclaration écrite de cinq des leurs en faveur du dimanche férié, « pilier essentiel du modèle social européen et composante de l’héritage culturel de l’Europe ».

Ne nous faisons pas trop d’illusions : le Président de la République veut cette loi, et ses féaux, Xavier Bertrand, Patrick Devedjian et Jean-François Copé, continuent plus déterminés que jamais leur offensive vers une France toujours plus mondialo-compatible, et au fond moins française. Se trouvera-t-il encore des députés pour leur résister ? »

notre-dame-de-pentecote.jpgEditorial du père Michel ANGLARES lu dans la lettre hebdomadaire ( 4-11 février 2009) Dessine-moi une espérance n°369 de la maison d’Eglise Notre-Dame de Pentecôte située à la Défense :

Les besoins de la société et des individus requièrent l’exercice d’un certain nombre de professions, de jour comme de nuit, jours ouvrables comme jours fériés. Pour autant faut-il généraliser le travail dominical même et surtout s’il doit concerner essentiellement les activités commerciales ?

Trois objections se dressent à l’encontre de cette perspective. En premier lieu, le lien social est suffisamment délité dans notre société pour ne pas aggraver cette déficience dont beaucoup de nos contemporains se plaignent. Avoir un jour où nous pouvons nous rencontrer en famille, entre amis, se détendre ensemble, prier ensemble… est indispensable à l’équilibre de chacun et à celui des collectivités. Certaines personnes
« haïssent le dimanche » car elles s’ennuient ferme ce jour-là et ressentent davantage la solitude. Raison de plus pour elles et celles qui les entourent de développer une vraie convivialité à travers des activités ludiques, associatives, sportives ou autres…
Un jour de congé hebdomadaire qui soit le même pour tous offre la possibilité de développer des relations gratuites et amicales plus difficiles à établir dans la vie professionnelle et qui le seraient également si les jours de repos s’étalaient dans toute la semaine.

En second lieu, l’ouverture des commerces le dimanche revient à vouer une fois de plus un culte au dieu « argent ». Faire de ce dernier une idole à laquelle tout est sacrifié nous a conduits dans l’impasse actuelle qui s’appelle la crise financière et économique. N’avons-nous donc aucune leçon à en tirer ? Pour des étudiants, des personnes aux revenus limités, travailler un jour férié est évidemment intéressant. Est-il impossible d’imaginer d’autres moyens de rémunération, une distribution moins inégale de l’argent, permettant à ces personnes de pouvoir goûter un vrai repos hebdomadaire doublé de rencontres amicales ?

Enfin, selon le législateur, le travail dominical serait réservé aux seuls volontaires. Qui peut y croire ? La machine une fois lancée, les impératifs commerciaux et la peur du chômage aidant, qui aura la liberté de refuser les pressions de l’employeur pour venir travailler les jours fériés ?

Le préfet des Hauts-de-Seine vient de signer un document faisant de la Défense un site touristique. De ce fait, des commerces vont pouvoir ouvrir leurs portes le week-end. La principale raison avancée, fort louable, est d’animer ce lieu relativement déserté le dimanche. Cependant, ne peut-on faire venir du monde sur ce site par des propositions culturelles et ludiques plus attrayantes ?

Pour les chrétiens, le dimanche reste « le jour du Seigneur », celui où le Christ nous invite à participer à son eucharistie, à faire tous ensemble « corps avec Lui », à approfondir la foi, l’espérance et l’amour pour transformer le monde présent et annoncer de cette façon le monde à venir. Les circonstances de la vie peuvent empêcher les uns ou les autres de répondre ce jour-là au rendez-vous du Seigneur. Il n’en restera pas moins un jour privilégié pour permettre d’aviver notre communion avec Dieu, les uns avec les autres, et avec toute l’humanité.

Michela MarzanoSelon Michela Marzano, philosophe et auteur d’« Extension du domaine de la manipulation », l’entreprise berne le salarié en lui promettant le bonheur. Lu sur Le Point :

Michela Marzano : Dans une société individualiste, à l’intérieur de laquelle chacun est censé avoir la possibilité de s’épanouir, le travail est présenté comme la clé de voûte du système. C’est un peu comme si, grâce au travail, tout devenait possible : le succès, la réalisation de soi, le bonheur… Bien sûr, le travail est une valeur essentielle de la vie, une activité à travers laquelle on peut exprimer certains aspects de sa personnalité, mais il ne saurait être l’unique valeur. S’il n’y a rien en dehors du travail, le sens de la vie s’appauvrit.

Vous êtes donc logiquement opposée au travail le dimanche ?

Je crois à la différenciation du temps, qui ne saurait être un temps toujours plein, actif, productif. Le dimanche ne doit pas entrer dans le cercle de la production-consommation. Dans « Condition de l’homme moderne » (1958), Hannah Arendt distingue l’œuvre, l’action et le travail. Alors que l’action prend fin quand une œuvre est achevée, le travail tourne sans cesse et, parfois, ne conduit nulle part. Pour que celui-ci puisse avoir du sens, il faut prendre le temps de contempler le fruit de son action. Mais pour cela il faut pouvoir s’arrêter : avoir le temps de prendre de la distance, non seulement pour se « ressourcer », mais aussi pour créer autre chose que du profit. Car le travail ne crée pas de liens intersubjectifs, l’autre n’y existe que dans le concept d’utilité. Il faut travailler, certes, mais aussi aimer, avoir une vie de famille, car là se réalise une partie de son lien avec l’autre, hors du profit.

Qui est à l’origine de cette sacralisation du travail ?

Le discours managérial, qui envahit tout, même les sphères les plus intimes. Le management est devenu une pratique du social capable de forger une conception et une idéologie de la société. En témoigne le sarkozysme, adorateur de ce « miracle du travail ». Sa rhétorique instrumentalise le besoin d’épanouissement personnel inhérent à chaque individu en identifiant son équilibre personnel au développement des compétences utilisées par les entreprises. Soyons clair : oui, le travail permet un accomplissement de soi, mais l’individu ne doit pas devenir esclave de son activité.

[…]

Lu sur La Provence :
Un vendeur d’un hypermarché Géant Casino à Salon-de-Provence a été mis à pied trois jours en janvier pour avoir refusé de travailler le dimanche. Alors qu’il avait indiqué ne pas être volontaire pour travailler les dimanches de décembre, la direction l’avait reçu pour lui indiquer que sa demande serait respectée mais que « dans un souci d’équité » au sein du personnel, il était « possible » qu’il soit amené à travailler. Le salarié avait indiqué qu’il ne viendrait pas et s’arrangerait avec ses collègues.

Or, le 14 décembre, le salarié ne s’est pas rendu à l’hypermarché alors qu’il était censé travailler sans s’être arrangé avec des collègues selon la direction qui reproche aussi à l’employé des problèmes d’étiquetage dans son rayon. En conséquence, elle l’a mis à pied trois jours.

« C’est non seulement scandaleux mais, à notre sens, totalement illégal (…) Le directeur a voulu faire un exemple pour le volontariat à venir« , a souligné le syndicat CFDT, allusion au principe du volontariat qu’entend garantir le projet de loi Mallié sur le travail dominical.

Michel Fauquier et l’ouverture des magasins le dimanche
Lettre ouverte du dernier des chrétiens au premier des Français

Michel FAUQUIER est professeur de Khâgne à la Perverie (NANTES) et à l’Institut Albert-le-Grand (Les-PONTS-de-Cé/ANGERS). Il est l’auteur de nombreux travaux universitaires sur l’histoire de notre pays et de l’Europe, en particulier « Aux sources de l’Europe : les premiers temps » (Tempora, 2008). Il vient de publier : « Lettre ouverte du dernier des chrétiens au premier des français, à propos de l’ouverture des magasins le dimanche » (Tempora 2009).

Michel Fauquier, votre livre est écrit en tant que chrétien, mais cette question doit-elle être abordée uniquement sous l’angle religieux ?
La tentation, dans une société sécularisée – et une classe politique qui l’est peut-être encore plus – est de ne s’adresser à elle que sur le mode politique. C’est pourquoi il me paraissait utile et même urgent, de montrer l’articulation parfaitement harmonieuse entre les fondements religieux du repos dominical et ses implications sociales, économiques et politiques, qu’il faut évidemment prendre en compte. Loin d’être un argument de plus, réservé aux seuls chrétiens, le sens religieux du dimanche éclaire tous les autres sens en révélant que ce qui est en jeu c’est le bonheur de l’homme, ce qui est précisément la motivation divine des commandements, dont celui du repos dominical.

L’ouverture des magasins le dimanche n’est qu’un épisode dans la longue série de disparitions des liens sociaux … est-on déjà dans un monde où seul l’utile et l’économique comptent ?

L’économique ne voit que son intérêt, qui pourrait le lui reprocher ? Laissé à lui-même, l’économique ne fera qu’aligner des chiffres… mais si les hommes peuvent se compter, ils ne sont pas des chiffres. C’est pourquoi, en théorie, le politique devrait imposer sa loi à l’économique, il ne peut pas se contenter de « gérer la crise » comme on dit vulgairement, mais a pour tâche principale de mettre en œuvre les décisions donnant à chaque citoyen le moyen de faire son bonheur. Celui qui « gère la crise » court après, celui qui vise le bonheur de l’humanité regarde plus loin, en espérant qu’il regardera aussi plus haut et qu’ainsi chacun élargira sa vision au champ infini du Salut. La question de l’ouverture dominicale des magasins peut devenir une formidable occasion pour le politique de reprendre la main sur l’économique. Généraliser l’ouverture des magasins le dimanche serait le signe que l’économique continuerait de prendre le dessus sur le politique, réduit à n’être plus que son pantin, et alors, l’homme deviendra un chiffre.

On lit les sondages les plus contradictoires sur le sujet …les Français sont-ils pour ou contre ?
Le politique n’indiquant plus la route à la cité, les citoyens sont évidemment déboussolés et laissés à la dictature de leurs besoins immédiats. Il n’y avait pas besoin de dépenser d’argent pour faire des sondages sur cette question, comme sur bien d’autres : dans un monde réduit à son horizon matériel, mon besoin immédiat est matériel. Je souhaite que mon croissant soit chaud le dimanche et que je puisse le déguster après avoir un peu traîné au lit, et je suis donc favorable à ce que les commerces soient ouverts à n’importe quelle heure du dimanche… le boulanger est éventuellement d’accord avec son client qui arrondit son chiffre d’affaire (du moins le boulanger le croit-il)… le mitron l’est nettement moins qui ne voit plus aucun de ses amis! Résultat, un sondage qui indique qu’il y a plutôt une majorité de gens favorables (surtout les clients, par nature plus nombreux) à l’ouverture dominicale des magasins… jusqu’à ce qu’on inverse la question et que l’on demande aux clients s’ils accepteraient de travailler le dimanche : mais alors, quand pourrais-je prendre mon croissant chaud le dimanche en traînant au lit, si je travaille le dimanche? Et là le sondage s’inverse… car mon besoin immédiat a changé! L’économique ramène l’homme à ses pulsions, le politique responsabilise la société : là aussi, le choix est clair.

Le gouvernement met en avant la liberté individuelle et le temps libre déjà offert par les 35h … n’a-t-on pas déjà « trop » de temps libre ?
En mettant en avant la notion de liberté individuelle, les politiques qui usent de cet argument court et éculé, semblent oublier que la société n’est pas un conglomérat d’individus, mais un tissu et un tissu fragile. Dans ce tissu, mes choix engagent ceux des autres, et c’est ainsi que la « liberté » du client, du patron et de l’employé ne concordent pas… la première asservissant les deux autres qui s’asservissent d’ailleurs mutuellement, multipliant à l’infini les causes d’affrontements sociaux qui sont gros de conséquences dans un pays qui a quand même déjà connu trois révolutions… toutes les trois arrivées dans un contexte qui n’étaient pas nécessairement si lourd que le contexte actuel, quoiqu’on en dise. Quant aux trente-cinq heures qui auraient libéré plus de temps libre – ce qui me semble être une approche très mathématique des choses – j’avais cru comprendre que le gouvernement avait déjà tout mis en œuvre pour les faire disparaître dans les faits : je vois donc mal comment cet argument pourrait être utilisé par ce même gouvernement!

Au fond, qu’est-ce qui motive cette volonté de faire passer cette réforme ?
J’avoue ne pas très bien comprendre l’intérêt du gouvernement dans cette affaire, tellement les coûts social et électoral de l’opération seraient lourds pour une société déjà si fragilisée et une majorité politique qui devient si impopulaire : faudrait-il comprendre que nos députés et sénateurs seraient devenus suicidaires et voudraient achever de perdre un vote chrétien qui a déjà commencé à les déserter depuis plusieurs années du fait de leur manque de courage ? Faudrait-il comprendre que les mêmes députés et sénateurs croiraient que seuls les chrétiens leur feraient payer une telle folie ? Faudrait-il comprendre que le Président ne se préoccupe pas des conséquences électorales de sa volonté d’imposer par tous les moyens une mesure dont son propre camp politique ne saisit ni l’urgence ni l’intérêt ? Faut-il imaginer enfin un groupe de pression habile et puissant qui imposerait ses lois au pouvoir, sans se préoccuper des conséquences qu’il serait seul à payer ? Tout cela est possible, mais je préfère ne pas y croire, et s’il y a une question à laquelle je n’ai pas de réponse, c’est bien celle-là : pourquoi le pouvoir s’obstine-t-il à vouloir défendre un projet de loi inefficace économiquement, socialement dévastateur et politiquement coûteux ? Par contre, si cette question se pose, c’est manifestement parce qu’il y a un grave déficit dans la formation intellectuelle de nos élites : il y a un véritable défi à relever dans ce domaine. Des instituts comme l’Institut Albert-le-Grand y contribuent… encore faudrait-il que ses efforts fussent toujours encouragés par les pouvoirs publics !

Interview extraite de librairie catholique.com

livre.jpgIl s’agit d’une lettre ouverte à Monsieur le Président de la République à propos de la question de l’ouverture dominicale des magasins. Ce travail (92 pages dont 9 d’annexes) expose les fondements religieux et sociaux du respect du repos dominical et explique les conséquences dramatiques que sa suppression entrainerait… y compris en termes économiques, argument qui est pourtant à l’origine du projet gouvernemental.

Ce travail vient d’être publié sous le titre suivant :
Lettre du dernier des chrétiens au premier des Français,
Michel Fauquier, Tempora, Perpignan, 2009

Cet ouvrage sera disponible dès mardi chez tous les libraires. En ce qui concerne les sites d’achat en ligne il faut souvent quelques jours de délai pour que les références nouvelles soient rentrées, Amazon.com étant habituellement plus rapide : toutefois, vous pouvez toujours essayer aussi dès mardi.

Monsieur le Président de la République a déclaré : « avec la réforme Darcos, nous avons dû reculer à cause des jeunes dans la rue, mais pour le dimanche ça passera, car il n’y aura pas de jeunes dans la rue ». Il ne s’agit pas d’aller dans la rue pour l’instant, mais de prendre conscience que toute forme de manifestation d’un intérêt pour cette question du respect du repos dominical des magasins pèsera aux yeux des politiques que vous pouvez très bien alerter vous-mêmes. Aucune initiative n’est de trop : c’est dans cette optique que la lettre a été composée et éditée et que vous pouvez  faire connaître autour de vous si vous vous sentez concernés par ce sujet.

croire.jpgLu sur croire.com :

Avec les technologies de communication, le travail, si l’on n’y prend pas garde, peut envahir toute la vie privée. Comment ne pas tomber dans ce piège ? Quelles règles de vie, quelles limites poser ? La réponse du P. Bernard Bougon, avec « Croire aujourd’hui ».

C’est l’été. Hervé, cadre de banque, profite de quinze jours de vacances. Un matin, il s’élance, avec une de ses filles, sur une via ferrata (parcours d’escalade tout préparé) particulièrement longue. C’est elle qui raconte : « Au milieu du parcours, sonnerie ! Papa a fait un rapide rétablissement et cramponné d’une main, cent mètres au-dessus du vide, il a sorti son « blackberry ». C’était un de ses clients avec qui il a eu une longue conversation…». Elle ajoute, avec malice : « J’imagine le « blackberry » lui échappant des mains et s’écrasant en bas sur les rochers… ». Écoutant ce récit, Hervé commente sobrement : « C’était important ! ». En aparté, l’épouse de Hervé s’écrie : « Depuis qu’il a cet appareil, c’est infernal ! » De son côté, à l’occasion d’un temps de relecture, Guy, marié et père de trois enfants, fait amende honorable : « Pour me faciliter le management de trente-cinq collaborateurs, mon entreprise m’a “offert” un blackberry. Un signe extérieur de richesse et de pouvoir ! Mais, très vite, le temps du travail allait insidieusement empiéter sur le temps familial, parfois jusque sous la couette ! En guise de livre de chevet, je commençais à répondre à des courriels. Je n’entendais plus les paroles que ma femme m’adressait, comme s’il s’agissait de courriels que je ne recevais plus : “Destinataire absent” ! Sans m’en rendre compte, je jugeais de mon efficacité au nombre de messages traités, je voulais répondre à tout. Je traitais des courriels avant d’éteindre la lumière ou pour occuper quelques insomnies. Un soir, ma femme me demanda : “Tu fais quoi ? ” Ce fut un choc. L’urgence évoquée en réponse était fausse. Ce soir-là, la tête sur l’oreiller, alors qu’elle commençait à s’endormir, je me suis demandé si je vivais avec mon entreprise ou avec celle que j’avais choisie ! Avec qui allais-je dorénavant m’endormir ? Mon « blackberry » ou mon épouse ? ».

Sous le masque de l’urgence

De bien des manières, et pas seulement en raison du développement des outils de communication ou de celui des relations internationales de travail, les personnes sont à la fois poussées à et tentées de se consacrer toujours un peu plus à leur profession. Les justifications s’avancent sous le masque de l’urgence ou de la nécessité. Mais des raisons subjectives, complexes et plus cachées, comme le laisse entendre Guy, contribuent à cette « servitude volontaire ». La foi juive, où le strict respect du repos du sabbat interdit tout ce qui pourrait ressembler à un travail, offre un garde-fou hebdomadaire a minima. En revanche, le commandement de l’Eglise sur le repos dominical, aujourd’hui largement battu en brèche dans notre organisation sociale, n’a jamais eu la même force d’obligation que la loi juive sur le sabbat. Peut-être est-ce dû au changement de point de vue apporté par le Christ Jésus rappelant, dans les évangiles, que les exigences de la solidarité humaine et de la charité fraternelle l’emportent sur celles du sabbat (cf. Marc 2, 23-28), ou qu’à l’image du Père il travaille sans cesse (Jean 5, 17), nous invitant en quelque façon à nous inspirer, nous aussi, de cette parole. Alors, jusqu’où se donner dans son travail ?… Il n’y a pas de limite au don de soi. Bien souvent, les jeunes professionnels sont les premiers à l’éprouver car premières victimes d’injonctions managériales du genre : « Toutes vos forces, tout votre temps, toutes vos pensées iront à notre réussite et à notre travail. Tant pis pour le reste… »

Des repères disponibles

Interprétant l’Evangile, la pensée sociale de l’Eglise nous propose des repères. Rappelons-les succinctement. Tout d’abord, un principe de base : « Tout sur terre doit être ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet », énonce le second concile du Vatican (Gaudium et Spes, § 12), puisant dans la Bible » sa conception de l’homme. Selon cette dernière, l’homme est un être créé par Dieu et sauvé par Jésus-Christ dont la raison d’être ultime est de louer, respecter et servir son Créateur. Et le travail, vocation générale de tout homme, l’associe à l’oeuvre du Créateur (Genèse 2, 4-15). La pensée sociale de l’Eglise approfondit cette notion de travail : il est cette activité où l’homme (ou la femme) se procure le pain quotidien permettant de faire vivre une famille, contribue au progrès des sciences et des techniques, et surtout participe à l’élévation culturelle et morale de la société dans laquelle il vit en communauté avec ses frères (Laborem exercens, introduction). «Plus que jamais aujourd’hui, travailler, c’est travailler avec les autres et pour les autres : c’est faire quelque chose pour quelqu’un » (Jean Paul II, Centesimus annus, 31-32). Le travail constitue donc une dimension fondamentale de l’existence de l’homme sur la terre, mais est soumis à quelques principes de discernement. Nous les résumons ainsi :
– Le but du travail est l’homme lui-même (Compendium n° 272). Aucun travail ne saurait être le but d’une vie, ni ne doit enfermer la personne dans l’inquiétude ou l’angoisse (Matthieu 6, 25.31-34).
– Le repos est un droit, affirmait Jean Paul II (Laborem exercens 19). Plus encore, les hommes doivent jouir d’un repos et d’un temps libre suffisants pour pouvoir s’occuper de leur vie familiale, culturelle, sociale et religieuse. Les autorités publiques ont le devoir de veiller à ce que les citoyens n’en soient pas privés, et les employeurs ont la même obligation vis-à-vis de leurs employés (Compendium n° 284-285).
Ces principes de discernement assez clairs laissent chacun décider en conscience des équilibres nécessaires. Suivons à nouveau Guy dans sa relecture de vie.

Une conversion exigeante

Peu après, rapporte Guy, alors que je conseillais un dirigeant d’entreprise dont, en apparence, le temps consacré à sa famille se réduisait comme une peau de chagrin, cette question m’a échappé : “Qui est votre premier client ? ”. Il m’a répondu avec le nom d’un de ses clients, ne s’attendant pas à ma seconde question tout aussi spontanée : “Et votre épouse ? ”. Mais agir en priorité pour “son premier client” s’appliquait à moi aussi. Je repensais à mon « blackberry », devenu mon premier client ! Etait-il possible de me sevrer ? J’ai compris qu’il fallait me dégager d’un premier piège : celui de recevoir mon numéro de portable personnel sur mon « blackberry ». J’ai donc choisi d’avoir un autre téléphone portable personnel. J’ai aussi réorganisé ma boîte courrier pour ne répondre qu’aux seuls courriels qui m’étaient directement destinés. Mais il me fallait aller plus loin et remettre en cause ma gestion du temps. Car je ne définissais plus à l’avance les moments que je consacrais à telle tâche ou à telle personne. Il me semble qu’aujourd’hui plus que hier, les plages horaires sont un enjeu de discernement individuel et en couple. Pour moi, au travail comme à la maison, une rééducation s’imposait. Etait-il possible, au bureau, de n’ouvrir ma boîte courriel que dix minutes le matin pour identifier les urgences, puis de travailler “hors connexion” jusqu’à midi ? Et pourquoi ne pas faire de même certains après-midi et ne répondre aux courriels qu’entre 17 heures et 19 heures ? » Au bout d’un an, ayant mis en oeuvre et tenu ces décisions, Guy constate que la place consacrée à la réflexion a repris le pas sur l’efficacité du traitement de l’information. Il ajoute : « Je considère aujourd’hui que les temps d’échange avec ma femme sur nos activités professionnelles font partie du temps de travail. Nous nous retrouvons régulièrement à déjeuner avec notre premier client ! Par chance, nous sommes chacun le premier client de l’autre, et nous partageons l’addition ! » Les décisions pratiques prises par Guy sont les siennes. D’autres auront à en prendre de différentes, en fonction de leurs priorités et des équilibres à trouver : vie familiale à fonder ou à assurer, santé psychique et morale, vie amicale à entretenir, développement de ses violons d’Ingres, vie de foi à nourrir… Mais, même si ces choix ne relèvent que de nos consciences, nous n’aurons pas la force de les tenir face aux pressions contraires. C’est pourquoi, il faut savoir les mûrir et les partager avec d’autres. Moins que jamais, on ne saurait être chrétien seul. C’est ainsi que se construit, au long des jours, une vie spirituelle chrétienne.

Lu sur le Salon Beige :

Mgr de GerminyMonseigneur Maurice de Germiny, évêque de Blois, invité de Plus FM vendredi matin, a évoqué entre autres sujets celui du travail le dimanche. Il ne mâche pas ses mots :
« Nous sommes dans la rue de la Grande Truanderie, pourquoi ce débat qui devient insensé ? Les députés se battent comme des chiffonniers à l’Assemblée Nationale. De tous temps, il y a eu des métiers où le dimanche n’est pas un jour chômé, à commencer par nous mêmes, ministres du Culte. La vie humaine est rythmée par le travail et le repos, on a besoin de ce temps pour recréer des liens sociaux et bien sûr pour célébrer le jour du Seigneur. Le travail le dimanche tel qu’il est envisagé par certains est une forme d’esclavagisme… On a parlé de la traite des Noirs, on peut parler de la traite de nos concitoyens pour faire du fric !«